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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/671

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soit dans le gouvernement intérieur, soit dans le négoce. Il a eu pour nourriture de son esprit ce qu’on appelait alors les bonnes lettres et le droit, le pur héritage de l’antiquité classique, la meilleure préparation de ceux qui veulent apprendre à se gouverner eux-mêmes et à gouverner les hommes. La vocation historique s’est mêlée comme naturellement à cette forte préparation intellectuelle ; mais l’école vraiment pratique a été cette ambassade d’Espagne en présence d’un modèle et d’un maître heureux. Guichardin va, lui aussi, dans la première partie de sa vie active, mériter cette fortune de rencontrer de généreuses causes et de les servir. Il ne tiendra pas à lui que son intelligente activité, en les conduisant au succès, ne lui acquière à lui-même un renom que d’autres épreuves à la fin de sa vie viendront malheureusement démentir.

On ne saurait qu’estimer très honorable son double rôle comme administrateur de plusieurs provinces pontificales, puis comme lieutenant-général des armées de la ligue italienne contre les impériaux, de 1516 à 1527. Envoyé par la république de Florence en décembre 1515 pour complimenter le pape Léon X, qui passait à Cortone, il fut remarqué par le pontife et nommé au gouvernement de Modène et de Reggio, bientôt à celui de Parme, et plus tard à celui de la Romagne. C’est ce qui nous vaut, dans sa correspondance officielle ou privée, aux tomes IV, V et VII de ses œuvres inédites, les plus curieux tableaux des désordres dont souffrait l’Italie. Au milieu des haines de familles et de partis, l’autorité du gouverneur était sans cesse éludée soit par l’évocation des procès en cour de Rome, soit par le double abus des sauf-conduits et des droits d’asile. Les coupables promettaient de « composer, » c’est-à-dire d’acquitter une amende discutée et convenue, mais s’enfuyaient presque aussitôt au-delà de quelque frontière prochaine. La guerre civile était à l’ordre du jour, entretenue par de petits seigneurs féodaux qui entraînaient dans leurs querelles héréditaires non-seulement la connivence intéressée des souverainetés voisines, mais la complicité redoutable des brigands de l’Apennin. Il est un de ces brigands, Domenico Morotto, dont nous pouvons, avec la chronique de Vedriani (Storia di Modena) et les rapports de Guichardin, suivre les dramatiques exploits. Il s’était fait donner par un bref du pape, sans doute dans quelque moment de trêve ou de négociation forcée, un petit château dans la montagne. De là il descendait à chaque instant menacer ou piller Reggio, puis remontait dans son refuge inattaquable ou se retirait sur quelque territoire voisin, au milieu de bandes alliées. Il multipliait le nombre de ses partisans à la fois par la crainte et la reconnaissance, faisant à ses heures le chevaleresque, le compatissant et le généreux, puis frappant à l’improviste quelque coup sanglant qui terrifiait sur son pas-