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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/670

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écrits comme précepte et comme exemple, avec de particuliers éloges pour son habileté personnelle, son utile dissimulation, sa dextérité à tromper les hommes. « On prétend, dit-il, qu’il ne tient pas toujours ses promesses, mais c’est peut-être qu’il sait après coup céder aux circonstances et modifier ses intentions, ou bien c’est par suite d’un dessein prémédité. » — « Une des plus heureuses chances qu’on puisse rencontrer, ajoute-t-il ailleurs, est de réussir à faire croire que ce que l’on fait dans son propre intérêt a pour cause l’intérêt public. C’est par là que le roi catholique a gagné une partie de sa gloire. Il travaillait uniquement pour assurer sa tranquillité et pour augmenter sa puissance, et il paraissait cependant agir pour l’accroissement de la religion chrétienne et pour la défense de l’église. » Et encore : « J’ai remarqué, pendant mon ambassade en Espagne, que, lorsque le roi Ferdinand d’Aragon, très grand et très habile prince, méditait quelque nouvelle entreprise ou quelque résolution importante, il savait la faire souhaiter et demander par la cour et la ville avant même que l’on connût ses projets. Il publiait ensuite sa résolution, et, comme elle se trouvait d’avance demandée et acclamée, sa popularité s’en augmentait merveilleusement dans toute l’étendue de ses états. »

À quelque époque de la vie de Guichardin qu’appartiennent ces souvenirs, ils démontrent avec une suffisante évidence quelle profonde impression les exemples de Ferdinand avaient faite sur lui. On voit non moins clairement quels traits de ce caractère l’avaient principalement séduit, grâce sans nul doute à certaines pentes analogues de son propre génie. Plus d’incertitude : Guichardin, libre de toute hésitation, appartient désormais à ce groupe des sceptiques instruits, expérimentés, modérés, qu’enfantent en grand nombre les temps de civilisation brillante. Son scepticisme raisonné sait bien quelle puissance conservent par eux-mêmes le sentiment du devoir et celui de l’honnête, et il s’estimera heureux toutes les fois que, sans être obligé de faire à des considérations de cette nature de trop grands sacrifices, il pourra paraître soucieux d’y conformer sa conduite ; il le fera en réalité d’autant plus volontiers qu’il croira se placer ainsi dans la voie la plus assurée du succès, sauf à prendre le chemin de traverse dès que la grande route offrira trop d’obstacles. Une des plus insignes faveurs, suivant lui, que la fortune ait accordées au roi Ferdinand a été de lui offrir des guerres utiles dont les motifs ont été « presque toujours » justes, de nobles entreprises d’accord avec ses plus pressans intérêts, de sorte que, sans s’écarter de ce dernier point de vue, il paraissait n’avoir d’autre mobile que le dévoûment au bien général et l’amour de la gloire.

Telle a été l’éducation politique de Guichardin. Il a grandi au milieu d’une famille exercée depuis longtemps aux grandes affaires,