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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/669

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pagnol accumule ; outre que, si je ne me trompe, l’Espagnol, étant plus rusé, doit savoir mieux voler… Ils n’ont point le goût des lettres, et on n’en trouve aucune teinture ni dans la noblesse ni ailleurs ; chez très peu découvrirait-on quelque faible connaissance du latin. Très religieux, à en croire les démonstrations extérieures, de fait ils le sont fort médiocrement. Ils sont prodigues de cérémonies avec grandes révérences, humilité de paroles et baisemens de mains. On est leur seigneur, on n’a qu’à commander ; mais en réalité ils sont discourtois, et ne méritent nulle confiance. La dissimulation est propre à tout ce peuple, particulièrement à la province d’Andalousie, et, dans cette province, particulièrement aux habitans de Cordoue, qui est la patrie de Gonzalve, le grand capitaine. »

La seconde partie de la dépêche est consacrée à l’examen de la transformation rapide que Guichardin voit s’opérer dans les destinées de l’Espagne, et qui aura pour dernier terme l’immense domination de Charles-Quint. Comment ce peuple espagnol, qui, malgré ses qualités militaires, a toujours été subjugué, en est-il arrivé cependant à revendiquer, avec son unité, son indépendance intérieure, à exercer une action au dehors, à envoyer des armées en Italie, en attendant une puissance et une gloire bien plus considérables encore ? C’est qu’il a trouvé des princes justes et sévères, capables de lui imposer une énergique discipline et de fixer la fortune. Isabelle, morte depuis huit ans, vit dans le souvenir des Espagnols ; mais c’est Ferdinand le Catholique qui est, de la part de Guichardin, l’objet d’une admiration toute spéciale. Parmi les motifs de cette admiration figurent bien les viriles qualités, la rectitude du jugement, la possession de soi-même, l’esprit d’ordre, d’épargne, de travail, de secret ; mais évidemment le principal mérite de Ferdinand est, aux yeux de Guichardin, son incomparable succès. La fortune lui est demeurée constamment propice ; elle lui a fourni des prétextes presque toujours justes pour les guerres qu’il voulait entreprendre ; elle lui a ménagé l’intégrité et l’accroissement même de son héritage ; tout lui a réussi. Comme disent entre eux les Mauresques, le roi dicte comme il lui plaît ses lettres de change, et le bon Dieu les souscrit. Voilà ce qui enchante le jeune politique ; il s’ensuit, à l’entendre, que les moyens employés par ce favori de la fortune sont les bons, et qu’on doit, pour réussir, se régler sur ce modèle. Rien ne serait plus facile que d’extraire, soit de la dépêche que nous analysons, soit de la série des ricordi ou maximes rédigées par Guichardin pendant tout le cours de sa vie, un grand nombre de témoignages montrant ce souvenir devenu pour lui celui d’une sorte de type idéal. Le roi, le souverain par excellence, c’est Ferdinand le Catholique ; son nom reviendra sans cesse dans ses