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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/666

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d’entrer par pure ambition dans la cléricature. Son oncle Rinieri étant mort, il voulait succéder aux nombreux bénéfices que ce mauvais prêtre, vicieux et débauché, avait acquis. « Ce n’était pas, dit-il, pour vivre lâchement, comme la plupart de nos clercs, c’était que, jeune encore et déjà pourvu de quelque instruction, je me voyais en passe de grandir dans l’église, et de devenir un jour cardinal. Malheureusement mon père, que je respectais beaucoup, s’y refusa. Il déclara qu’il ne voulait pas qu’aucun de ses fils (il en avait cinq) entrât par ambition dans l’église, dont les affaires lui paraissaient aller déjà assez mal. Ce fut là toute sa raison : je dus m’en contenter, et je me résignai du mieux que je pus, io ne fui contento il meglio che io potetti. » Entre cet oncle et ce père, dont il trace de curieux portraits, Guichardin se trouvait placé comme Hercule, au carrefour de la vie, entre la Volupté et la Vertu. Laquelle des deux suivra-t-il ? Ni l’une ni l’autre, car son ambition est froidement calculée. S’il avait succédé aux bénéfices de Rinieri, il n’eût pas imité sa honteuse conduite, inconciliable avec le dessein d’une vie ambitieuse et active ; mais la vertu modeste de son père n’était pas non plus son fait : il retiendra seulement de son exemple une hauteur de caractère qui le mettra au-dessus des vulgaires séductions comme celles de l’argent, et la conviction involontaire que dans la plupart des cas l’honnêteté est encore l’instrument le plus sûr et le plus efficace du succès.

La profession d’avocat et de juriste, à laquelle ses études de droit civil et de droit canon l’avaient conduit, ne lui plaisait pas ; aussi le voit-on y échapper par des travaux historiques que la publication de ses œuvres inédites nous a seule révélés. Marié de bonne heure, il écrit entre sa jeune femme et le berceau de son premier enfant une Histoire florentine qui réclame une place importante dans une étude sur le développement de son caractère. On y voit en effet qu’il n’est pas devenu sans un combat intérieur l’inconstant politique et le trop calme historien que dès longtemps nous connaissions [1]. Cet ouvrage de sa jeunesse concorde pour les dates avec une partie de l’Histoire d’Italie, et cette concordance permet des rapprochemens instructifs. Certaines émotions généreuses, trop dominées plus tard par le scepticisme de l’historien, s’offrent ici avec une sincérité qui intéresse. Rencontre-t-il le souvenir de l’invasion des Français en Italie, il déplore dans une page vraiment douloureuse de l’Histoire florentine la blessure ainsi faite à la patrie, tandis que dans sa grande histoire il enregistre et passe. Le nom de Savonarole se présente-t-il sous sa plume, l’auteur de l’Histoire d’Italie reste indifférent et glacé : la tentative du moine n’a pas

  1. Nous avons présenté une analyse de l’Histoire florentine en faisant connaître les trois premiers volumes des Opere inedite.