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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/657

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mières pentes, puis, au lieu de se replier vers l’Eberbach, elle descend comme un torrent sur Morsbronn, où elle va se faire hacher. Un instant, cette diversion héroïque et meurtrière semble dégager la division de Lartigue, qui en profite pour reprendre quelques positions ; mais ce n’est qu’un instant. Les masses allemandes, revenant à la charge, commencent à prendre pied sur les plateaux. Le mouvement du XIe corps sur notre droite aide au progrès du Ve corps au centre, des Bavarois sur la gauche. De toutes parts, les Allemands gagnent les hauteurs, au Niederwald, à Elsashausen, autour de Frœschviller, où l’on se défend encore. Ce que les cuirassiers de la brigade Michel ont fait peu auparavant à Morsbronn, les cuirassiers de la division Bonnemains le renouvellent en arrière d’Elsashausen ; ils le font avec le même héroïsme et le même résultat, ils couvrent de leurs morts un terrain entrecoupé et difficile sans pouvoir arrêter l’ennemi.

Il est quatre heures, la sanglante bataille est finie. Le maréchal a perdu son chef d’état-major, le général Colson, tué non loin de lui dans la mêlée. Le général Raoult a reçu une blessure mortelle aux derniers momens de la lutte. Nombre d’officiers supérieurs sont tombés. Les régimens sont plus que décimés et épuisés. Quelques hommes tiennent jusqu’au bout ; les masses confondues du 1er corps se précipitent vers Reichshofen, pour se jeter de là dans les Vosges, laissant plus de 6 000 hommes sur le terrain, et entre les mains de l’ennemi 7 000 ou 8 000 prisonniers, trente canons. Ces malheureux soldats avaient du moins fait payer cher la victoire aux Allemands, qui avaient perdu plus de 10 000 hommes, près de 500 officiers. Plus d’une fois pendant cette cruelle journée on avait soutenu le courage de l’armée française en lui disant : « le 5e corps arrive, il va arriver ! » On l’espérait sans doute. Le 5e corps n’était pas arrivé, et il ne pouvait pas arriver, puisque deux de ses divisions se trouvaient encore sur la route de Sarreguemines à Bitche. Il est bien certain que le général de Failly n’était pas un homme de guerre à se tirer de cette situation où il se débattait entre l’armée de Lorraine, vers laquelle on l’avait attiré d’abord, et le maréchal de Mac-Mahon, vers lequel on le rejetait ensuite. De plus il se croyait menacé par la frontière de Bitche, du côté de Pirmasenz, où paraissaient des troupes du VIe corps prussien, venant de Silésie et destiné à la IIIe armée allemande. Seule, la division Guyot de Lespart, partie le matin de Bitche, arrivait à temps, non pour prendre part à la lutte, mais pour recevoir sur la route de Niederbronn à Reichshofen les fugitifs de cette malheureuse bataille de Frœschviller, qui n’était encore qu’un des épisodes de cette triste et fatale journée du 6 août.