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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/611

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très diverses de mérite, où Saint-Pétersbourg s’embellissait de colonnades de briques, tandis que Pierre le Grand se dressait en césar romain sur le granit de Falconnet, bravant de ses jambes nues et de sa tête laurée les rigueurs de l’hiver russe. De Rome, on court à Naples, aux antiquités pompéiennes récemment exhumées. La tsarine s’enquiert plaisamment si dans le programme des fêtes que sa majesté sicilienne a données à ses enfans ne figure pas le miracle de san Gennaro, et déclare que « le service de porcelaine avec le dessin d’Herculanum qu’on fait pour le roi d’Espagne lui fait venir l’eau à la bouche. » À Livourne, les voyageurs avaient déjà retrouvé quelque chose de la patrie : c’était l’époque où la flotte russe stationnait dans les eaux de Toscane, toujours prête à menacer l’Archipel et surveillant le fameux siége de Gibraltar par les troupes françaises et espagnoles. La Russie, qui ne faisait alors que prendre pied sur la Mer-Noire, se montrait déjà envieuse de toute domination sur la Méditerranée. « Je ne puis pas dire, avouait sans détours la tsarine, que je souhaite une heureuse réussite à M. le comte d’Artois, car on a beau dire, il ne saurait être indifférent de voir Gibraltar et toute la Méditerranée entre les mains de la seule maison de Bourbon. Cependant je suis presque persuadée que cela arrivera. »

Plus d’une fois se manifestera chez Catherine II un mélange de dédain et d’envie pour la France en attendant que cette disposition devienne une aversion déclarée. Elle a du plaisir à constater avec ses enfans, qui arrivent à Paris, que toutes nos routes ne sont pas très bien entretenues, et que « voilà un préjugé dont il faudra revenir sur l’excellence des chemins de France. » Si elle parle des réformes de Necker, c’est pour avoir l’occasion de rappeler la grandeur des abus et de s’étendre sur ces hôpitaux qui sont « moins mauvais présentement, » mais qui étaient naguère de « vrais cloaques. » — « Il me semble, écrit-elle, qu’à Fontainebleau je n’aurais rêvé qu’à Henri IV. » C’est le même sentiment qui faisait s’arrêter Pierre le Grand devant le buste de Richelieu à la Sorbonne. Pour mieux rabaisser le présent, on enchérissait sur l’admiration du passé. Pour Catherine, Saint-Pétersbourg a déjà quelque peu supplanté Paris, même dans son emploi de ville d’agrément. « D’où vient donc, se demande-t-elle, que, tout en raffolant de spectacles, Paris n’en a pas de mieux joués que les nôtres ? Je le sais bien, moi. C’est que tout le monde quitte le bon spectacle pour le mauvais, qu’en fait de tragédie on ne leur donne plus que de l’atroce, — que qui ne sait point faire ni comédie pour rire, ni tragédie pour pleurer, fait des drames, — que la comédie au lieu de faire rire fait pleurer, — qu’aucune chose n’est à sa place. » Pourtant elle prend vis-à-vis de sa belle-fille la défense de la musique française contre l’italienne, et plaide auprès de cette admiratrice de Rome la cause