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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/598

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la république française ? Elle était trop ambitieuse pour être bien pacifique. C’est sur les questions extérieures que nous lui trouvons les vues les plus nettes et les plus arrêtées. Toute sa politique polonaise est en germe dans ce petit écrit : elle redoute déjà que la Pologne ne se fortifie en fortifiant chez elle le principe monarchique. Le même sentiment qui en 1792 lui fera prendre les armes contre les patriotiques réformes des Czartoryski lui inspire, avant 1762, les lignes suivantes : « je vous demande si un voisin despotique est plus nécessaire à la Russie que l’heureuse anarchie dans laquelle se trouve la Pologne, dont nous disposons à notre gré. » Voici également un principe bien machiavélique pour une jeune amante de la liberté, du progrès, de la justice : « il faut du moins, quand on veut être injuste, avoir de l’intérêt à le faire. »

La tragédie de 1762, qui coûta au mari de Catherine la couronne et la vie, est trop connue pour que nous nous y arrêtions. « Avec l’aide de Dieu, écrit-elle à un de ses amis, tout s’est bien passé ; nous sommes montée sur le trône aux applaudissemens de toute la nation ; l’ex-empereur a renoncé volontairement au trône par une lettre autographe et authentique. » Une autre pièce du volume de M. Pékarski confirme ce qu’on a dit de la ridicule conduite du prince déchu. Il aurait demandé, paraît-il, à sa femme de lui envoyer sa maîtresse, son chien, son nègre et son violon ; « mais, crainte de scandale, écrit-elle à Poniatovski, je ne lui ai envoyé que les trois dernières choses. » En effet, une lettre d’elle au général Souvarof, du 30 juin 1762, lui enjoint de faire chercher « le médecin Liders, le nègre Narcisse, le grand-chambellan Timler, de leur ordonner de prendre avec eux le violon de l’ex-empereur et son chien mopse, etc. » Pierre III s’imaginait-il donc que, lorsqu’on est tombé d’un trône absolu, on en est quitte pour se consoler, comme le roi des Vandales, avec une éponge et une cithare ? « Le bon Dieu, nous apprend Catherine, en avait disposé autrement ; la peur lui avait donné un cours de ventre. » Le sixième jour après son détrônement, il mourut « d’une colique hémorrhoïdale. » Les pages suivantes du volume de M. Pékarski sont remplies de longues listes des « récompenses » distribuées par Catherine à l’occasion de son avénement. La vue de certains noms sur ces listes donne froid. En première ligne figurent des hommes dont les doigts devaient être imprimés en taches livides autour du cou de l’ex-empereur ; puis des maréchaux, des feld-maréchaux, les officiers et bas-officiers des régimens qui avaient fait le pronunciamento. C’est la curée qui suit tous les coups d’état. L’un est décoré du grand cordon de Saint-André ou de Saint-Alexandre, qui devient ainsi le prix de la trahison ou de la faiblesse ; à l’autre un certain nombre d’âmes, comme pour prouver aux paysans qu’ils ont simplement changé de maître ; à