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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/589

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neaux. On donna lecture de l’oukaze par lequel Élisabeth annonçait à l’empire les fiançailles de son neveu et accordait à Catherine les titres d’altesse impériale et de grande-duchesse. « Le titre de rechtglaübige Grossfürstin, écrivait sa mère, est d’une grande importance et la répute héritière. » L’éditeur russe a raison de relever cette erreur de la bonne dame ; mais Catherine devait se charger un jour de donner raison à sa mère. La félicité de Jeanne-Élisabeth accablée de complimens de tout l’empire ne fut troublée que par un de ces incidens dont les chicanes d’étiquette empoisonnaient toutes les solennités de l’époque. À l’instigation peut-être de Bestouchef, « l’ennemi déclaré que nous avons ici, » les ambassadeurs étrangers prétendirent ne point céder le pas à la belle-mère du grand-duc et manger à la table impériale le chapeau sur la tête, si elle en était. On eut recours à un expédient qui renvoyait dos à dos les plaideurs : personne ne dîna à la table impériale. Comme la princesse était servie pendant le dîner par un gentilhomme, elle se tint pour satisfaite. « Ses adversaires furent fichés je ne sais dans quel appartement, et voilà tout le fruit qu’ils eurent de leur impolitesse. » On illumina la tour d’Ivan le Grand, on tira force coups de canon, et la grande-duchesse reçut une lettre de Frédéric II, qui se félicitait du service qu’il avait rendu à l’impératrice de Russie, sa chère alliée, « en lui procurant une princesse de ce mérite pour compagne de couche du grand-duc. »

Le mariage ne fut célébré que plusieurs mois après les fiançailles. Ce fut encore pour Jeanne-Élisabeth un des beaux jours de sa vie. Cette fois sa fille avait « la petite couronne sur la tête. Elle était sans poudre ; son habit, ou pour mieux dire sa robe était du plus brillant glacé d’argent que j’aie vu de ma vie, bordé à hauteur de la demi-jupe de clinquant. Ce bel ornement (la couronne), ces superbes bijoux lui donnaient un air j’ose dire charmant. On lui avait mis un peu de rouge. Son teint n’a jamais été si beau qu’à présent. Ses cheveux sont d’un noir clair, mais lustrés, ce qui relève son air de jeunesse et ajoute à l’avantage de la brune la douceur des blondes. » De l’aveu de Catherine, voici ce qu’elle pensait au moment où l’on préparait sa parure de mariée. « Le cœur ne me prédisait pas grand bonheur, l’ambition seule me soutenait. J’avais au fond du cœur je ne sais quoi qui ne m’a jamais laissée douter un seul moment que je parviendrais à devenir impératrice de Russie, de mon chef. » Le détrônement de son mari, dix-sept années à l’avance, était-il donc en germe dans ses rêves printaniers de jeune fille ?

Malgré les sages recommandations de son époux, la princesse d’Anhalt n’avait pu prendre sur elle de rester étrangère aux factions qui divisaient la cour. Elle voulait s’acquitter envers Frédéric II en faisant triompher dans le cabinet impérial la politique prussienne.