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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/581

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tire le canon à son arrivée à Narva, on illumine les rues par où elle doit passer, on lui fait mille présentations, mille complimens auxquels il faut répondre, bien qu’elle ait la langue sèche de froid. N’importe, elle jouit réellement de tout cela, elle en jouit naïvement, pour son propre compte. « Quand je vais à table, les trompettes dans la maison, les tambours, les flûtes, les hautbois de la garde du dehors, font carillon. Il me semble toujours que je suis à la suite de sa majesté impériale ou de quelque grande princesse. Il n’entre pas dans mon idée que tout cela est pour la pauvre moi, pour qui en d’autres endroits on sonne à peine la caisse, et en d’autres pas du tout. »

Elle s’arrête peu à Saint-Pétersbourg, la cour impériale étant alors à Moscou ; mais tout lui plaît dans cette ville nouvelle, où elle est reçue comme une majesté. Décidément elle prend du goût pour une nation si hospitalière envers la pauvre moi. « Je suis presque pâmée quand je rentre dans l’intérieur de mon appartement ; mais je dois dire, à la louange des Russes, que ce sont gens d’esprit… Je vis hier cette belle et renommée ville qui mérite en effet de l’être. Je me fis montrer l’endroit d’où sa majesté impériale est partie pour son entreprise, tout le chemin qu’elle a fait et la fameuse caserne des Préobrajenski, dont elle a tiré les premiers soldats. » Il s’agit ici de la nuit du 24 novembre 1741 où Élisabeth souleva les troupes contre le régent brunswickois et détrôna le petit empereur Ivan. Il est possible que Sophie ait suivi avec plus d’intérêt encore que sa mère cette leçon de conspiration faite sur le terrain, cette étude topographique du coup d’état. Lorsque dix-huit ans plus tard elle tenta contre le neveu d’Élisabeth, ce qu’Élisabeth avait tenté contre un neveu de Pierre le Grand, peut-être se souvint-elle de ce qui lui fut dit alors sur la façon de faire sortir les soldats de leurs casernes.

Toutefois, sur la route de Saint-Pétersbourg à Moscou, cette carrière d’actions sinistres ou glorieuses faillit être coupée à son début par un accident de voyage. Une violente secousse du traîneau fit tomber deux grosses barres de fer sur les princesses endormies, « L’une et l’autre barre, écrit Jeanne-Élisabeth, vinrent me donner directement sur la tête. Le coup me réveilla : l’effort que je fis en me débarrassant de ma pelisse me porta ces deux pièces sur l’os de la gorge et le bras, et m’ôta, soit de frayeur ou de douleur, la respiration. Je ne pus du premier moment que tirailler ma fille, qui dormait aussi, pour la faire éveiller. Rien ne l’avait atteinte… De deux grenadiers de Préobrajenski qui étaient montés dessus, et qui ne me quittaient pas, l’un fut porté sur la maison vis-à-vis celle contre qui je donnai, et l’autre de la tête contre le coin, si rudement qu’il en eut le nez et le menton cassés. » Rien ne l’avait atteinte, la protégée du sort ; les destins n’avaient donc plus qu’à