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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/579

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expérience du monde sous la forme d’un Pro-Memoria. il lui recommandait notamment « de rendre à l’impératrice, après Dieu, tout le respect possible, non-seulement à cause de sa puissance absolue, mais aussi par reconnaissance et par application du précepte : « fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fissent, » — de ne se mettre avec personne, dans cette cour étrangère, sur un pied de familiarité, — d’être affable pour les domestiques et les favoris, mais de ne pas acheter leurs services auprès de leurs maîtres, — de ne donner sa confiance à aucune femme, — de ne pas se mêler des affaires publiques et de ne s’employer en faveur de personne, — d’éviter les jeux où l’on expose trop d’argent. » Ce mémento de morale éminemment pratique est rédigé dans un jargon franco-allemand des plus bizarres, mais qui était fort à la mode en ce siècle parmi la haute Société germanique [1]. Tout le monde faisait à la princesse la recommandation d’être humble et même très humble à l’égard de l’impératrice. Il semblait que la servilité des princes allemands vis-à-vis d’une tsarine fût chose naturelle. Si l’on s’étonne de l’extrême soumission qu’ils ont plus tard marquée envers Napoléon, il faut se rappeler que de longue main ils en avaient fait l’apprentissage avec la cour de Russie. Un Brümmer ne se faisait pas scrupule de faire la leçon à une princesse d’Anhalt. « Que pour son premier début à Moscou, lui écrivait-il, elle marque pour sa majesté une déférence extraordinaire et plus que parfaite en lui baisant la main, comme c’est la coutume du pays. » On allait donner bien d’autres preuves de cette « déférence plus que parfaite. »

Un intérêt particulier s’attache au mariage de Sophie d’Anhalt avec l’héritier du trône de Russie. Jusqu’à Pierre le Grand, les tsars de Russie n’avaient guère épousé que des femmes orthodoxes, leurs sujettes presque toujours. Le premier exemple d’un mariage contracté par un prince russe avec une princesse étrangère et de religion différente avait été donné par son fils, l’infortuné tsarévitch Alexis. Il avait épousé Charlotte de Brunswick ; mais à cette époque il ne fut pas question d’exiger de la grande-duchesse une abjuration. La Russie ne faisait alors que sortir de la barbarie ; elle se trouvait très honorée de cette première union avec une fille de l’Europe civilisée, et ne songeait pas à montrer des exigences. Maintenant les temps étaient changés : Sophie d’Anhalt allait se trouver en présence d’une situation différente. Elle est la première grande-duchesse d’origine allemande à qui l’on ait imposé un changement de confession. C’est que le trône de Russie était devenu chose enviable pour

  1. J’en citerai quelques lignes pour donner une idée de cette bigarrure de mots français et allemands : « nicht in familiarité oder badinage zu entriren, sondern allezeit einigen égard sich mœglichst conserviren — In keine Regierungs-sachen zu entriren um den Senat nicht aigriren. »