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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/525

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La prodigieuse quantité de métaux précieux jetés sur le monde depuis une trentaine d’années a bouleversé les rapports qui existaient entre la valeur nominale et la valeur réelle ; c’est ce qu’il ne faut jamais perdre de vue lorsque l’on veut aborder ces questions sans parti-pris. Le métal trouve un principe d’avilissement dans l’abondance même ; ce qui nous coûte 10 francs aujourd’hui valait un petit écu il y a soixante ans ; le prix de l’objet n’a pas varié, seulement notre pièce de 10 francs vaut précisément le petit écu de nos pères. Ce fait seul suffit à expliquer l’énormité de nos budgets et l’augmentation apparente de nos dépenses. L’hectolitre de vin acquittait en 1790 un droit de 22 fr. 30 cent. [1] ; aujourd’hui l’octroi, le trésor, les décimes et doubles décimes le frappent d’une taxe de 22 francs 87 centimes. En réalité, le vin paie aujourd’hui moitié moins qu’au moment où la monarchie allait disparaître. Cela du reste importe fort peu à la partie véreuse de la population, qui fait la fortune des cabaretiers et où se recrutent toutes les insurrections ; le 25 février 1848, je me rappelle avoir vu sur les murs du ministère des affaires étrangères, situé alors au coin du boulevard et de la rue des Capucines, l’inscription suivante : « le peuple ne posera les armes que lorsque le vin sera à quatre sous ! »

L’octroi a résisté à nos révolutions, il a même résisté à la commune ; on peut en augurer qu’il a la vie dure ; aux services qu’il rend, on l’a jugé indispensable. Il est peu connu, son mécanisme à la fois très habile et très simple est presque ignoré en dehors des sphères administratives. Pour la plupart d’entre nous, l’octroi est représenté par un homme vêtu d’une tunique verte à boutons argentés, qui, lorsque nous franchissons le guichet de sortie d’une gare de chemin de fer, ou lorsque nous rentrons à Paris en voiture, nous dit : N’avez-vous rien à déclarer ? Si sa mission consistait en cela, on pourrait l’abolir sans nuire aux finances municipales, car le produit fourni par ce qu’on appelle le voyageur est très minime ; il tire ses vraies et abondantes ressources des perceptions faites aux barrières sur les objets soumis aux droits, de son intervention aux halles, aux gares de marchandises, aux entrepôts du quai Saint-Bernard et de Bercy, aux entrepôts fictifs, aux ports de notre Seine urbaine ; il surveille tous ces points, toutes les portes, toutes les poternes qui donnent entrée à Paris, il rôde sur le chemin militaire qui longe nos fortifications. Il ouvre l’œil et regarde au loin, vers la banlieue, dans l’intérieur de la ville, pour découvrir les fraudeurs sans scrupule ; il est à la fois percepteur et gendarme ; il

  1. En 1790, le muid de vin de 36 veltes (272 litres) acquittait un droit d’entrée de 60 livres 12 sols 6 deniers.