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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/521

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sauver au moins le principe de l’octroi : elle proposa de ne taxer que les denrées consommées par les riches ; elle imagina une sorte d’échelle des droits variant de 1 livre à 18 par tête d’habitant ; tout fut inutile, et la loi du 19 février 1791 décréta qu’à partir du 1er mai suivant tout droit d’entrée était supprimé.

Le 1er mai fut un jour de fête. La musique de la garde nationale fit le tour des murs de Paris en jouant des airs patriotiques ; toutes les barrières furent enlevées et les bureaux de perception détruits. Un peuplier enguirlandé de rubans tricolores fut planté dans le jardin des Tuileries, sous les fenêtres de l’appartement du roi ; le canon des Invalides et celui du Pont-Neuf tonnèrent comme pour une victoire ; le soir, Paris illumina, et le lendemain il était ivre. Au moment où l’octroi disparaît, où la pression populaire force les représentans à tarir, malgré leur résistance, la ressource indispensable aux multiples besoins d’une capitale habitée par 700 000 âmes, il est bon d’indiquer ce que produisaient les droits d’entrée ; le total général pour 1790 accuse 35 910 859 livres, dont 25 059 446 pour le roi et 10 851 413 pour la ville.

On essaya d’établir des taxes nouvelles pour remplacer celle qui venait d’être supprimée, non-seulement pour Paris, mais pour toutes les communes du royaume, et l’on n’y réussit pas. Puisqu’il n’était question à cette époque que des droits et non pas des devoirs d’un peuple libre, on aurait pu se rappeler la juste opinion émise par Montesquieu : « l’impôt par tête est plus naturel à la servitude, l’impôt sur les marchandises est plus naturel à la liberté ; » mais on vivait au jour le jour, l’assemblée était bien moins souveraine qu’elle n’aimait à le dire, et les sections organisées par la loi du 2 juin 1790 avaient une influence qui ressemblait bien au pouvoir absolu. La suppression de l’octroi ne répondit à aucune des espérances préconçues : la vie matérielle n’en fut pas moins dispendieuse à Paris, les arrivages se faisaient mal par des routes que l’on n’entretenait plus, la plupart des denrées manquaient, et le prix augmentait en raison de la rareté du numéraire ; en revanche, les inconvéniens que des esprits prévoyans avaient redoutés ne tardèrent pas à se manifester. Comme les caisses de la municipalité étaient vides, on ne pouvait subvenir aux exigences même les plus élémentaires d’une grande ville. On éteignit la moitié des réverbères, parce que l’on n’avait pas de quoi payer l’huile, les rues, presque dépavées et qu’on ne balayait plus guère, étaient pour la plupart d’infects bourbiers ; fait plus grave pour un peuple qui avait inscrit le mot de fraternité dans sa devise nationale, on était obligé de fermer les hospices et de clore les hôpitaux, parce que l’on ne pouvait plus y nourrir les indigens, les infirmes et les malades.