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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/508

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Veux-tu m’aimer ? réponds ! Tu m’aimes, je le sais, je le vois, je le sens. Tes colères, tes duretés, tes sarcasmes, c’est une flamme sortie de toi et qui m’a embrasée malgré toi, malgré le sort, malgré moi-même. Il faut s’aimer ou mourir. Ne te défends plus ; sois aussi brave que moi qui me livre et m’avoue vaincue.

Je me défendais énergiquement. — Taisez-vous, mon Dieu, taisez-vous, lui disais-je. Attendez pour me parler ainsi que sir Richard soit là, et s’il est vrai qu’il ne songe pas, qu’il n’ait jamais songé…

Elle mit ses mains sur ma bouche. — Il faut me dire que vous m’aimez ou ne rien dire du tout, reprit-elle avec une décision extraordinaire. Nous n’avons pas besoin de la permission de Richard, il est trop honnête homme et trop bon pour ne pas m’approuver. Il vous connaît, il n’estime personne plus que vous ; mais comment voulez-vous que je lui ouvre mon cœur, si vous ne me livrez pas le vôtre ? Voyons, un mot divin, je t’aime ! voilà tout ce que je te demande. Ta bouche est-elle impure, la mienne est-elle souillée, que nous ne puissions le dire ensemble ? Que crains-tu de moi ? parle !

— Je crains tout, m’écriai-je, je crains surtout…

— Ah ! oui, je sais ! les bienfaits de Richard, la dot qu’il me destine ! Un honnête homme n’acceptera jamais cela, tu l’as dit dans un moment où tu doutais de moi ; mais tu sais bien, tu vois bien à présent que je n’ai jamais été à lui ni à personne. Il a le droit de me traiter comme si j’étais une fille naturelle, et il faut bien que j’accepte ses bienfaits, puisque je ne sais rien faire pour assurer mon existence.

— Et mon honneur ? lui dis-je avec des lèvres tremblantes et la sueur au front. Qui donc, excepté moi, croira que tu as partagé sa vie et porté son nom sans être sa maîtresse ? Qui croira que j’ai refusé la dot, le paiement de ma honte ? Non, non, ma mère et ma sœur rougiraient de moi. Je ne vous aime pas, je ne veux pas vous aimer ; je ne veux pas être déshonoré !

Je tombai accablé, les coudes sur la table. Je ne voulais plus voir le visage de Manoela, ce visage devenu radieux, irrésistible sous l’influence de la passion. Un combat effroyable se livrait en moi. Je me voyais avili par mes désirs, et je ne pouvais pas m’en aller, fuir cette villa maudite, sauver ma conscience et ma dignité. Un charme diabolique me paralysait ; ma parole luttait encore, mon énergie intérieure était brisée.

Il se fit un moment de silence, puis elle se leva et posa ses mains sur mes épaules. — Oui, dit-elle, j’ai compris, tu as raison, tu ne peux pas, tu ne dois pas m’épouser. Je suis perdue, je ne puis prendre le rang d’une femme honnête ; il y a des destinées comme cela… J’aurais dû comprendre la vie, et je n’ai songé à rien. J’ai