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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/505

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— Elle est jolie véritablement ?

— Elle est remarquablement belle.

— On ne la demande pas en mariage ?

— On la demande beaucoup ; elle a refusé les meilleurs partis.

— Comme cela est singulier ! La musique ! on peut aimer la musique plus que l’amour ! je n’aurais pas cru cela, je ne comprends pas. Elle est dévote peut-être ? elle veut être religieuse ?

— Pas du tout.

— Vous n’avez pas d’autre sœur ?

— Non.

— Et vous la laissez libre de vieillir sans famille ?

— Nous devons respecter sa volonté, parce qu’en elle tout est respectable.

— Et elle ne serait plus respectable, si elle aimait un homme excellent et charmant, un homme de mérite comme Richard ? vous l’en empêcheriez ?

— Oui, car ce serait une déviation du sens naturel, le caprice d’un esprit malade.

— Mais pourquoi ? pourquoi ? il faut me dire pourquoi ?

— Parce que le but du mariage pour une femme jeune, c’est la maternité.

— Ah ! cela !.. dit Manoela en portant la main à son cœur comme si elle eût éprouvé un déchirement… Oui, oui, je ne peux pas parler de cela ! je n’ai jamais osé y songer. Une fois j’y ai pensé passionnément, je voulais adopter, élever quelque petit malheureux, cela m’aurait mieux valu que des singes et des perroquets. Richard n’a pas voulu. Il a cru que je ne saurais pas, ou qu’on dirait que cet enfant était le nôtre. Ah ! je le vois bien, l’attachement que j’ai eu pour lui ne m’a pas réhabilitée. Il ne m’a rendue bonne à rien, utile à personne…

— Ne vous en prenez point à lui. Il a voulu vous marier, c’est vous qui vous êtes acharnée à le retenir près de vous. Votre douceur apparente a caché une profonde obstination, je dirais un calcul habile, si je doutais de votre désintéressement.

— Ah ! vous en doutez peut-être ! Tenez ! je ne veux plus supporter cette existence-là. J’ai la situation d’une fille entretenue. Je vous l’ai dit dès le premier jour, j’en souffre affreusement, il faut en finir !

— Que voulez-vous faire ?

— J’accepterai le premier mari que sir Richard me présentera ; certainement il ne me livrera pas à un malhonnête homme.

— Ce ne sera certes pas son intention ; mais il sera trompé.

— Un honnête homme ne peut pas vouloir de moi ?