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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/494

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Dolorès vit que je me méfiais d’elle, elle sortit et revint au bout d’un instant avec ce billet de Manoela : « prière au docteur de venir me voir. »

Je serrai le billet pour le montrer au besoin à sir Richard. Je ne sais ce que je craignais de la part de la duègne.

Je trouvai Manoela plus pâle que de coutume, enveloppée de son peignoir de cachemire blanc, les cheveux à peine noués ; elle était vraiment séduisante avec son air abattu et ses yeux chargés de langueur.

Je me livrai résolument aux périls de l’auscultation. Le médecin sauva le jeune homme, je fus attentif et lucide, je constatai un commencement apparent d’hypertrophie du cœur. Je défendis la danse, je prescrivis un régime, je me retirai en disant que ce n’était rien, qu’il fallait cependant m’obéir.

Une heure après, je vis revenir chez moi la Dolorès. — Voyons, monsieur le docteur, dit-elle, est-ce bien vrai que ce n’est rien ?

— Il faut dire toujours au malade que ce n’est rien ; mais, puisque j’ai défendu la danse, c’est qu’il y a quelque chose. Je vous rends responsable de ma prescription.

— Oh ! soyez tranquille, docteur, j’y veillerai. D’ailleurs elle est soumise au fond, elle ne dansera plus ; mais que fera-t-elle donc pour se distraire et remuer un peu ? Si nous pouvions sortir en voiture ?

— M. Brudnel a dû vous donner des ordres à cet égard ?

— C’est à vous qu’il a donné toutes les instructions.

— Mes instructions se bornent à la prière d’être toujours aux ordres de madame en ce qui concerne ma profession, et à la défense de sortir avec elle.

— Vous n’êtes pas chargé de l’empêcher de sortir sans vous ?

— Je n’aurais pas accepté le métier de geôlier.

— En ce cas,… mais non, elle ne voudra pas lui désobéir.

— Qu’elle lui écrive ! Il n’est pas si loin. Je vais lui écrire de mon côté le résultat de mon examen. La permission arrivera dans deux jours ; mais je vous avoue qu’il vaudrait mieux attendre quelques jours de plus et ne pas inquiéter M. Brudnel. Le mal n’est pas si prononcé qu’il y ait péril en la demeure.

— Oui, parce que vous croyez que M. Brudnel…

— Eh bien ?

— Je ne peux rien dire.

— Alors ne dites rien.

Elle sortit comme dépitée, et rentra aussitôt. — Je veux tout dire, s’écria-t-elle. Il faut que vous sauviez ma chère maîtresse ; il faut que vous engagiez M. Brudnel à lui dire la vérité.

— Quelle vérité ?