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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/493

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et ridicule. Je renonçai dès lors au sot dépit qui me rendait bizarre. Il ne fallait pas être bizarre, la bizarrerie est une coquetterie masculine. Je résolus d’être amical, dévoué, désintéressé sans effort apparent. Dès le lendemain matin, je fis demander à Dolorès des nouvelles de sa maîtresse. Elle vint elle-même m’en donner.

— Elle ne dort pas, me dit-elle, et elle n’a pas dormi. Elle est malade, je vous assure, monsieur le docteur, peut-être gravement. Je ne sais pas, moi, mais je me tourmente quand le maître n’est pas là. Me blâmez-vous d’être inquiète ?

— Pourquoi vous blâmerais-je ?

— Ah ! c’est que vous avez parfois l’air si étrange !

— Moi ?

— Vraiment oui, ne vous fâchez pas. On dirait par momens que vous haïssez ma pauvre maîtresse !

— Ce serait fort étrange en effet ; haïr une personne que je connais si peu et qui est aimée de M. Brudnel !

— C’est peut-être pour cela, dit la duègne avec un méchant sourire.

— Hein ? fis-je en fronçant le sourcil et en la regardant bien en face.

Elle fut déconcertée. — Excusez une étrangère, reprit-elle d’un ton mielleux ; je peux dire des mots dont je ne sens pas la conséquence.

— Vous parlez au contraire très bien le français, mademoiselle.

— Vous êtes trop indulgent, monsieur le docteur ; mais vous disiez ne pas connaître ma maîtresse. C’était possible il y a deux jours. À présent vous la connaissez très bien, elle vous a raconté toute son histoire, elle me l’a dit. Je l’en ai blâmée, elle n’avait pas besoin de vous dire tout cela ; mais enfin vous le savez, et vous comprenez aussi bien que moi pourquoi elle est malade.

— Je ne sais pas du tout si elle est malade. Je crois qu’elle ne mange pas assez et qu’elle danse trop. C’est à vous d’obtenir un peu d’équilibre entre la recette et la dépense.

— Elle danse trop, la pauvre âme ! et à quoi voulez-vous qu’elle emploie les forces de son beau corps ? avec quoi voulez-vous qu’elle étourdisse son cœur, affamé d’amour ?

— Voilà de belles phrases, señora ; mais je ne puis avoir d’opinion sans examen, et, comme Mme Brudnel s’y refuse, je crois devoir attendre le retour de son mari.

— Son mari ! Vous savez bien qu’il n’est ni mari ni amant ? Vous êtes médecin, vous, et vous ne devez pas refuser une consultation.

— On ne me la demande pas.

— Si fait. Ce matin elle ne s’y refuse plus.

— En ce cas, dites à madame que j’attends ses ordres.