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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/492

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La danse finie, le négrillon disparut comme si la muraille l’eût escamoté. Dolorès jeta un châle sur ses épaules, Manoela s’enveloppa des éclairs rapides de son éventail et me dit en riant : — Eh bien ! docteur, est-ce que vous ne croyez pas que ce soit là un bon remède contre le spleen de la prison ?

J’étais embarrassé, troublé. Je demandai si M. Brudnel, qui était un peu médecin aussi, approuvait cet exercice.

— Il ne s’y oppose pas, répondit Manoela.

— Et il prend plaisir à voir vos belles poses ?

— Non ! nous ne dansons pas devant lui. Il est trop Anglais, ça le scandalise un peu.

Je pensai que sir Richard jugeait ce spectacle trop émouvant pour un homme qui repoussait l’enivrement sensuel, et je me reprochai de l’avoir bravé. Manoela voyait certainement ma confusion. Je me mis à louer la Dolorès avec exagération, disant que cette danse était très belle, mais qu’il y fallait une vigueur dont la duègne seule était capable.

— C’est-à-dire, reprit Manoela, que Dolorès la danse mieux que moi ?

— Beaucoup mieux, je suis forcé de l’avouer.

— Ce n’est pas étonnant, et je le sais bien, dit Manoela sans aucun dépit, c’est elle la maîtresse, je ne suis que l’élève ; elle a la danse classique, la vraie.

— Il faut dire aussi, observa Dolorès, que vous ne vous livrez pas quand un homme vous regarde ; vous dansez dix fois mieux quand nous sommes seules.

Je vis qu’on avait envie de recommencer, je m’esquivai, et je ne travaillai guère mieux que la veille. J’étais forcé de convenir avec moi-même de l’obsession que je subissais. Je résolus de la traiter comme une maladie dont je devais observer les symptômes. Tout m’en faisait un devoir des plus sérieux, Manoela n’aimait au monde que sir Richard. Sir Richard, de quelque manière qu’il aimât sa fille adoptive (je ne pensais plus que ce fût avec passion), l’avait confiée à mon honneur. Il eût fallu pouvoir m’éloigner d’elle sur-le-champ, je ne le pouvais pas, j’avais juré de veiller de près sur elle. Il fallait donc accepter la souffrance de ma situation, vivre de dépit rentré, de jalousie surmontée, d’entraînemens vaincus. Tout cela ne pouvait pas durer plus d’une huitaine de jours. Il faudrait, pensai-je, être bien faible et bien lâche pour ne pas savoir souffrir huit jours. Et qu’importe que je souffre, pourvu que je ne me trahisse pas ?

Je n’étais pas inquiet de ce côté-là, l’orgueil est une bonne armure à défaut de vertu. Je ne pouvais me trahir qu’en me rendant odieux