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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/490

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tit aujourd’hui et qu’il n’y a pas d’autre cause à mon étourdissement. Va, Dolorès, apporte-le, ce potage.

— J’y cours, mais restez là, docteur, si elle s’évanouissait encore !

— Êtes-vous sujette à ces syncopes ? dis-je à Manoela quand nous fûmes seuls.

— Oui, dit-elle ; mais tout à l’heure ce n’en était pas une.

— Je vous crois d’une bonne santé, puisque je n’ai encore jamais été appelé auprès de vous.

— Je suis d’une bonne santé, reprit-elle d’un ton bref, et s’il en était autrement, Richard ne le saurait pas ; par conséquent, vous ne le sauriez pas non plus. Je ne comprends pas que Dolorès, qui m’a vue si souvent en défaillance, vous ait appelé pour si peu.

Je crus devoir la questionner avec insistance. Elle me répondit enfin : — Eh bien ! oui, la vie que je mène m’est contraire, et si elle ne finit bientôt, elle me tuera. Songez donc ! Passer des mois entiers sans sortir du même jardin ! Voir tous les jours les mêmes fleurs, faire le tour des mêmes allées ; quel ennui, quand Richard n’est pas là !

— Vous montez à cheval avec lui assez souvent ?

— Cela me fait plutôt du mal. J’ai peur à cheval et même à âne.

— Vous êtes poltronne à ce point ?

— Je le suis devenue ; enfant, j’étais intrépide, mais depuis la peur que j’ai eue de mon père, ces scènes que je vous ai racontées,… et puis les gâteries de Richard ! quand on est trop heureux, on devient lâche.

— Pourtant vous bravez quelque chose de plus méchant parfois qu’un cheval ou un âne, vous bravez la maladie, puisque vous êtes souvent indisposée et ne voulez pas qu’on vous soigne.

— Si fait, si fait, docteur, Dolorès suffit. Quand M. Brudnel est ici, elle ne s’inquiète pas comme aujourd’hui. Elle le sait bien, je ne veux pas qu’il apprenne que j’étouffe dans ma cage.

— Il faudra pourtant qu’il le sache ; mon devoir est de le lui dire.

— Je ne veux pas, moi !

— Qu’importe ?

— Ah ! nous sommes dans ces termes-là ! Eh bien ! qu’importe en effet ? Nous allons nous marier, ma captivité va finir.

— Vous en êtes sûre ?

— Eh bien ! et vous ?

— Moi, je n’en suis pas sûr. M. Brudnel vous chérit comme une enfant, mais il n’a pas l’air de vous regarder comme une personne.

— Oui ! je sais bien ! mais c’est sa faute, c’est lui qui m’a séquestrée comme cela et qui m’a empêchée de rien comprendre à la vie pratique. Après tout, qu’est-ce que cela fait ? Si je suis sérieusement