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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/477

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vent en spirale certaines nacres irisées ! En contemplant ces délicieux coquillages, comment se refuser à comprendre que quelque belle épave des vagues jadis tombée dans les mains d’un artiste lui aura inspiré les escaliers tournans des demeures antiques ? Nous disions justement un de ces derniers soirs que Dieu ne nous a rien laissé à inventer. La pauvre humanité ne sait que retrouver. La science de marier les couleurs et d’arriver par tons dégradés à fondre en une douce harmonie les nuances les plus vives et en apparence les plus discordantes, tant exaltée chez les Orientaux, leur a été enseignée par les splcndides coquillages de leurs mers favorisées. Il y a un bonheur étrange à savoir comprendre la belle langue créatrice que parle l’alma mater, c’est-à-dire l’eau. Jusqu’à la nuit je me suis oublié à remplir mes yeux des éblouissemens d’un sable humide encore des baisers des grandes vagues qui mugissantes se retiraient en reflétant le soleil et en inondant le rivage de toutes les pierreries des Mille et une Nuits. La poussière d’innombrables générations évanouies, dont les demeures écrasées, broyées, ont une poésie scintillante qui diffère si essentiellement de la poésie mélancolique gardée par les demeures écroulées des vieilles races humaines, m’a fait songer que le plus miroitant éclat procède encore de la mort. En vérité, la courte existence terrestre qui nous est prêtée se dépense vite à interroger la nature. La vie est puissante, intéressante, curieuse et même belle, alors qu’on la contemple dans ses manifestations diverses, habiles à nous redire toutes que rien de ce qui a été n’a passé sans laisser sa trace ! »

Maintenant n’est-il pas vrai que l’éloquence sombre et forte de la page que voici fait songer à un Massillon féminin et mondain, instruit non par la méditation et l’intuition psychologique, mais pour s’être trouvé au sein même de leur tourmente, des plus redoutables violences des orages du cœur ?

« On a beaucoup admiré dans le rôle de Phèdre une des plus grandes actrices des temps modernes. Je la trouvais, moi, écrasée par le poids de cette personnalité fatale. Le talent était immense, mais l’âme restait au-dessous du talent, et les êtres nerveux en avaient le sentiment. L’actrice se montrait sous la reine, et l’actrice ne comprenait visiblement pas toutes les tortures, tous les crimes que le brûlant mal d’amour traîne à sa suite, La flamme ne passait pas de ses veines dans son accent ; elle ne ressentait aucune de ces réactions instantanées que connaissent seules les natures puissantes, réactions bénies alors qu’elles transforment en moins d’une seconde la royale lionne, implacable et rugissante, en une douce tourterelle ; mais réactions maudites aussi, puisqu’elles sont également propres à changer la colombe en vautour. La créature qui se donne par caprice, sans résistance, sans honte, peut-être même sans passion, ne saurait deviner les ravages effrayans d’une