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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/476

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que lui se perdraient et se perdent faute de pouvoir trouver le point d’équilibre d’un amour muni, comme l’aimant, des deux pôles contraires. C’est ce point d’équilibre, où les fluides contraires se neutralisent, qui constitue les unions heureuses entre le passé et l’avenir. Le monde en a connu de telles, mais combien rares, et que ce milieu harmoniquement neutre est délicat à découvrir et à fixer !

Ces entretiens dont nous venons de montrer le lien roulent sur tous les sujets qui intéressent la morale sociale, la religion et l’art. Nous n’avons pas à entrer dans l’examen isolé de chacune de ces soirées, car l’analyse des diverses questions que l’auteur aborde successivement nous entraînerait de beaucoup au-delà des bornes où nous devons nous renfermer ; ce qui nous importait, c’était d’en faire comprendre l’ensemble, d’en découvrir et d’en montrer l’esprit. Nous voulons cependant indiquer deux entretiens plus particulièrement, non parce qu’ils sont supérieurs aux autres, mais parce qu’ils sont ceux qui, par leurs sujets, sont faits pour rencontrer le moins de contradictions, l’entretien sur les nations jugées par leurs proverbes, où l’auteur a réuni toutes les paroles d’or où les siècles ont condensé leur expérience chez les divers peuples en les entourant d’ingénieux commentaires, et l’entretien sur la peinture et les peintres dont les jugemens, à part un ou deux, — celui sur Prud’hon par exemple — ne seront démentis par aucun véritable connaisseur. Nous nous étions proposé d’abord de réunir quelques-unes des pensées délicates qui abondent dans ces deux volumes et d’en présenter ainsi au lecteur comme un collier ou un chapelet ; mais pour le mettre mieux à même de juger de la constante élévation qui distingue cet ouvrage, nous préférons citer deux pages entières que nous choisissons parmi celles qui roulent sur les deux sujets dont tout homme venant en ce monde porte en lui le sentiment, la nature et la passion. Voici une promenade au bord de la mer qu’un Bernardin de Saint-Pierre ne désavouerait pas, et que nous admirerions d’emblée, si nous la rencontrions dans les Études ou dans les Harmonies de la nature.

« Le matin s’est passé pour moi dans une sorte d’ivresse ineffable à cueillir un bouquet des fleurs de la mer. La tempête de la nuit avait arraché aux parterres sous-marins des œillets calcaires parés des plus éclatantes couleurs, des anémones, de petites feuilles blanches doublées de vert, à demi coquilles, à demi plantes, traînant après elles les longs fils qui les retiennent d’ordinaire attachées aux prairies d’algues dont se revêtent les profondeurs de l’abîme. Tout à coup, en baissant la tête, j’ai découvert que je foulais d’un pied dédaigneux, — car il croyait s’appuyer à un sable vulgaire, — le plus merveilleux émail, tout composé des débris écrasés de véritables chefs-d’œuvre. Quelle grâce dans les formes de la plupart des coquilles ! Quelle pureté de goût, quelle perfection de dessin, et avec quelle élégance hardie s’élè-