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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/472

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Des entretiens philosophiques ne vont pas sans un cadre et des personnages, parties qui pour n’être qu’accessoires sont peut-être plus difficiles à atteindre en un tel genre que la partie essentielle. La plus haute pensée, et même la plus entraînante éloquence, ne suffisent pas pour amener à bonne exécution ces détails délicats de bordure et d’ornemens, ces dessins de silhouettes humaines. Pour un Platon ou un de Maistre qui y ont réussi, comptez combien de Leibniz et de Malebranche y ont échoué. Eh bien ! les Soirées de la villa des Jasmins ont un cadre et des personnages très suffisamment conformes aux difficiles lois de ce genre. Le cadre se compose d’un roman d’amour peu banal dont nous ferons ressortir tout à l’heure la singularité. Une belle mondaine, fatiguée des orages de la vie, est venue chercher un abri contre les persécutions du monde sur ce rivage de la Méditerranée, dont rien ne peut égaler l’élégance, la variété et la douceur ; mais elle s’aperçoit bientôt qu’il est plus facile d’échapper au monde que d’échapper à son propre cœur, et que la solitude même ne peut donner la paix et assurer la liberté, car le maussade et perfide ennui, conseiller de péché, s’est glissé dans son opulente demeure, dont il lui a fait une prison. Le tourment d’aimer survit en elle aux tragédies de l’amour, la sensibilité au désenchantement, un besoin de vivre qu’elle ne peut satisfaire à elle seule s’agite en elle, et elle écrit à quelques amis d’élite pour solliciter de leur charité qu’ils viennent l’y aider. La tâche n’est pas précisément facile comme suffisent à l’indiquer les noms dont l’auteur a voulu baptiser sa belle désenchantée : Eltha-Arya-Lucifera ; Eltha, c’est-à-dire l’altière, Arya, c’est-à-dire la fille des guerriers ou la fille des hommes de race noble, Lucifera, c’est-à-dire la lumineuse ou la diabolique, trois noms qui conviennent parfaitement au personnage, et peuvent nous servir à vérifier ou même à compléter la théorie aussi charmante que vraie de Sterne sur les destinées que nous font les noms reçus à notre naissance. Eltha est en effet comme ses noms fière, noble, passionnée pour la vérité, et n’est pas sans quelques-unes de ces violentes impulsions intérieures qui tourmentèrent tant sainte Thérèse en lui faisant se demander si ces impulsions venaient de Dieu ou de l’éternel tentateur.

Ses amis répondent à son appel comme si ses prières étaient des ordres. Ils savent trop combien cet ennui est peu joué pour ne pas s’empresser d’accourir mettre à son service ce que la vie a pu leur laisser à eux-mêmes de facultés de distraction et de puissance de consolation. Ces amis sont au nombre de quatre, un vieil ami de famille, conseil éprouvé dès l’enfance, un voyageur, un poète et un critique. Ces personnages ne sont pas de purs fantômes ni de simples interlocuteurs chargés de donner la réplique aux discours d’Eltha ; ils vivent très suffisamment pour leur propre compte, et une individualité fort nette résulte bien pour chacun des discours qu’il prononce et des opinions