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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/47

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dame. J’étais pourtant blasé sur la rencontre des plus jolies voyageuses comme des plus laides. J’avais assez fait le garçon d’auberge pour regarder tous ces oiseaux de passage comme un gibier hors de portée. Seulement, comme, à l’âge que j’avais, on regarde toujours avec intérêt ces personnages plus ou moins ailés, j’avais acquis un certain discernement. Je distinguais très vite une compagne légitime d’une associée de rencontre, une noble Anglaise évaporée d’une aventurière précieuse, une Parisienne de la fashion tapageuse, mais appartenant au vrai monde, d’une courtisane habillée avec plus de goût et affichant un meilleur ton. Mon père, qui embrouillait tout cela, ma mère, qui n’y comprenait absolument rien, s’étonnaient de ma perspicacité quand après coup je leur disais à quelle espèce ou à quelle variété ils avaient eu affaire.

Je revins donc sur mes pas et j’examinai la voyageuse, surpris de ne pouvoir définir sa véritable condition. La mise était irréprochable, un mélange de goût français et de confortabilité britannique. Elle était Française et appartenait à cet Anglais, dont elle n’était pourtant pas la fille, elle ne lui ressemblait pas et ne faisait que bégayer sa langue. Elle pouvait être aussi bien sa maîtresse que sa femme ; mais alors c’était une maîtresse de choix, car il la suivait pas à pas, lui offrant la main pour gravir une pierre, et se baissant, encore qu’il ne fût pas bien souple, pour écarter une branche de son chemin.

Je m’étonnai de les voir encore là, se promenant autour de la bergerie et paraissant attendre. Le berger m’apprit tout bas qu’un des porteurs se trouvait subitement malade, et me pria d’entrer dans l’étable, où il s’était jeté sur la litière et se roulait, en proie à une crampe d’estomac très violente. Il me suppliait de ne pas le dire à ses voyageurs. — Cela va se passer, disait-il ; cinq minutes de repos, et je me remets en route.

Je le connaissais ; je le savais sujet à ces crampes, qui ne passaient pas si aisément. Je lui défendis de se remettre en route. Je lui donnai un calmant que j’avais dans ma trousse, et je conseillai à son camarade de descendre à l’auberge, où il trouverait peut-être un autre porteur : moi, je me chargeai d’aller expliquer aux voyageurs l’accident qui les retardait.

— Eh bien ! dit la jeune dame, nous monterons à pied. On peut très bien monter à pied, n’est-ce pas ?

— Très bien, répondis-je.

— Non, dit l’Anglais, trois heures de marche, c’est trop pour vous, ma chère, je m’y oppose absolument.

— Est-ce qu’il faut trois heures ? reprit-elle en se tournant vers moi.