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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/44

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REVUE DES DEUX MONDES.

partenir au tempérament lymphatico-nerveux de quelque pâle étudiant des contes d’Hoffmann, tandis que ton organisation est celle d’un chasseur ou d’un pâtre des montagnes d’Espagne. Je t’étudierai davantage sous ce rapport, et je te dirai ce que j’aurai découvert, afin que, s’il y a péril accidentel, tu t’en préserves, et que, s’il y a fatalité, tu la combattes. Je ne suis pas de ceux qui croient la fatalité organique impossible à vaincre.

Quand plus tard, le hasard ayant ramené ce sujet d’entretien, je laissai voir à mon ami une certaine sollicitude, une sorte de compassion pour la fille de Perez : — Tu regrettes, me dit-il, de n’avoir pas pu tenter la jolie expérience de l’épouser pour en faire une honnête femme ? Je ne dis pas que tu aurais échoué, puisque je ne sais rien d’elle ; mais je reviens à mon examen de ta manière d’aimer. Tu es de ceux qui ont en eux-mêmes une confiance fanfaronne et qui, sous prétexte de respect pour la nature humaine, croient, grâce à leurs perfections, sanctifier ce qu’ils touchent.

— Ne te moque pas, lui dis-je : je ne sais pas du tout me défendre de la raillerie. Tu sais très bien que je suis un instinctif, un rustique, que je ne fais pas de théories, que je ne me connais pas, que par conséquent je ne me dédaigne ni ne m’estime. Je me sens porté à plaindre la faiblesse et à la protéger ; je ne me demande pas si je peux la sauver, la sanctifier, comme tu dis. Je me précipite pour secourir quiconque tombe à la mer, sans savoir si je ne me noierai pas avec lui.

— Tu crois cela, donc tu le penses, tu es sincère, je n’en ai jamais douté ; mais, en te jetant ainsi à la mer, tu comptes sur ta force et ton adresse. Si tu étais sûr de périr sans sauver personne, tu resterais au rivage, — ou bien tu te précipiterais uniquement par amour-propre.

— Traites-tu de vanité le devoir de donner l’exemple ?

— Ah ! oui, donner l’exemple, voilà ! Voilà ce que je crains de toi ! Tu es trop idéaliste pour la société où nous sommes appelés à vivre. Tu es capable de beaucoup de belles choses, mais je voudrais être sûr que tu feras quelque chose de raisonnable. Or, s’il y a quelque chose au monde qui demande le contrôle souverain de la froide raison, c’est l’expérience de la science que nous étudions. Le médecin ne doit pas obéir à l’inspiration du moment ; même dans les cas désespérés, je nie qu’il ait le droit d’écouter son cœur ou son imagination.

Ces causeries revenaient souvent, et nous menaient parfois cent lieues au-delà du point de départ. Ce n’était peut-être pas bien utile, car il arrive que, dans ces discussions entre jeunes gens, on se place de part et d’autre sur un terrain que l’on s’habitue à regarder