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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/373

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la chirurgie, qui excitent le plus son intérêt, c’est la mécanique, le génie militaire et civil. D’Europe, il ramène peu de savans et moins d’artistes, mais une armée d’ouvriers et de contre-maîtres. De retour chez lui, il suit une méthode analogue ; ne dédaignant rien, il veut tout enseigner lui-même. Dans l’armée, dans la marine, il se plaît à passer par tous les grades, faisant un jour le tambour, un autre le pilote. Avant tout il apprend à son peuple la discipline ; il lui montre à se soumettre à des étrangers dont il a fait les instituteurs du pays en même temps que les siens. En vrai réformateur, la première leçon que donne Pierre le Grand, c’est l’exemple ; il le donne, il le prodigue. Il met lui-même la main à tout, à la pioche du terrassier, comme à la hache du bourreau. Jamais on n’a vu un homme s’exercer à tant de métiers à la fois. C’est un artisan universel, il sait tout fabriquer de sa main, des bateaux, des modèles de vaisseaux, des poulies, tout ce qui touche à la marine, son occupation favorite ; il se plaît à faire des chefs-d’œuvre d’ouvrier ; il est artiste aussi bien qu’artisan, il sait graver, sculpter. Le génie souple et facile du Grand-Russe, comme ses tendances réalistes, se montre chez l’empereur jusqu’à l’exagération. À l’opposé des réformateurs de cabinet, c’est l’exécution, c’est le détail, qui lui tiennent le plus à cœur. Il s’applique à tout avec une égale ardeur, réformant l’alphabet et le calendrier en même temps que l’administration et la société, demandant des projets à Leibniz en même temps que des modèles aux artisans, rassemblant des objets d’art et des collections scientifiques tout en créant la marine et refondant l’armée, apportant à l’industrie des fabrications nouvelles, à l’agriculture des races d’animaux étrangères, et, comme s’il n’avait eu le temps de rien faire, laissant à l’avenir des plans sans nombre sur chaque sujet et pour toute contrée.

Cette œuvre multiple est une. Les conquêtes et les travaux publics de Pierre le Grand sont le corollaire de sa réforme sociale, le déplacement de sa capitale en est le symbole. Quand il construisait Pétersbourg sur la Néva et par des canaux l’unissait au Volga, il donnait au grand fleuve russe une embouchure européenne, et en renversant le cours de sa grande rivière, il faisait pour ainsi dire refluer la Russie vers l’Occident. Au moral comme au physique, c’était le même ouvrage ; le tsar ramenait brusquement vers l’Europe un peuple que les siècles avaient détourné vers l’Asie. Par malheur, l’homme se laisse moins aisément faire violence que la nature, et Pierre traitait l’un comme l’autre. Dans sa passion pour la civilisation, il veut l’imposer ; il s’y prend en barbare autant qu’en grand homme, en tyran autant qu’en réformateur. Ses moyens répugnent à son but. Pour instrumens habituels, il a le knout et