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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/353

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vingiens et des Carlovingiens en Gaule. Le petit-fils de Rurik porte déjà un nom slave et adore à Kief les dieux slavons. Ce prompt affaiblissement de l’élément normand pourrait contribuer à expliquer certains traits de l’histoire et du caractère russes, s’ils ne s’expliquaient déjà par la domination mongole et le despotisme qui en sortit. On y pourrait trouver un argument en faveur de la théorie qui, en Europe, fait remonter aux Germains le sentiment du droit avec l’esprit d’individualité.

En Russie comme partout, une femme ouvrit la voie au christianisme. Olga, la Clotilde russe, reçoit le baptême à Constantinople. Son exemple, repoussé par son fils Sviatoslaf, est imité par son petit-fils Vladimir, à la fois le Clovis et le Charlemagne de la Russie. Aucune nation n’accepta plus facilement la foi chrétienne ; elle avait été préparée au christianisme depuis plus d’un siècle par ses relations avec Byzance, et le christianisme avait été lui-même, cent ans auparavant, préparé pour elle par la traduction des évangiles et de l’office divin en slavon. Cette vulgarisation des saints livres, sinon dans la langue populaire, du moins dans un dialecte voisin, donna dès le premier jour au culte des Russes un caractère plus national qu’au culte des peuples d’Occident. En les faisant entrer dans le christianisme, Vladimir introduisit ses sujets parmi les nations européennes. Bien que la foi du Christ ait été pour elle plutôt une nourrice qu’une mère, notre civilisation n’a pu se naturaliser que chez des peuples en majorité chrétiens. Aujourd’hui même qu’elle semble le plus libre des liens de son enfance, il est douteux qu’elle se puisse acclimater chez des religions étrangères. Aucun pays n’est encore entré dans la civilisation moderne par une autre porte que le christianisme. Au temps de Vladimir surtout, la foi chrétienne marquait la frontière morale de l’Europe. La Russie la franchit dès le xe siècle ; mais l’Évangile ne put lui faire accorder une place dans la famille où il devait la faire adopter. Ici encore, dans la ressemblance de la Russie avec l’Occident se montre une différence capitale. La croix lui vint par un autre chemin, de Byzance et non de Rome, et ainsi le lien même qui la rattachait à l’Europe l’en tint séparée. Pour connaître les élémens de la civilisation russe, il faudrait apprécier cette forme orientale du christianisme, il en faudrait déterminer la valeur civilisatrice. Malheureusement c’est là une trop haute question pour être effleurée en passant ; nous la réserverons pour l’étude de l’église russe. Il nous suffira de remarquer ici que, pour être moins propice au progrès de ses prosélytes, la foi grecque n’avait pas besoin d’être inférieure à la foi latine. En tenant la Russie à l’écart de l’Occident, l’église orientale lui enlevait un des principaux avantages de sa conversion ; elle la privait du bénéfice de cette grande