Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/344

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Mme Stenhouse en connaît qui ont tenté de s’empoisonner. Encore les riches peuvent-ils garder quelques ménagemens, installer chacune de leurs femmes par exemple dans une maison séparée, mais chez les pauvres la polygamie est ignoble. À peine si un rideau tendu à travers l’unique chambre sépare les femmes. Beaucoup de mormons qui jouissent d’une aisance relative ne peuvent donner à leur famille en perpétuelle discorde qu’une seule cuisine et un seul salon. Pauvre ou riche, le mari a ses tribulations, quoique la joie soit censée le but suprême de sa vie. S’il ne se soucie pas d’avoir un harem, on le lui impose en affectant de douter de sa ferveur. La polygamie n’est que l’instrument d’une politique habile. L’homme chargé de plusieurs femmes abjure sa liberté, les chefs du pouvoir le savent bien ; c’est pourquoi ils pressent leurs adeptes de se marier, l’apostasie devenant presque impossible au patriarche. L’un d’eux réussit néanmoins, raconte Mme Stenhouse, à concilier ses devoirs d’époux et ses aspirations vers la liberté. Il trouva moyen de s’enfuir en Californie avec ses deux femmes : la première, qui avait des enfans, resta ensuite auprès de lui, l’autre reçut une part considérable de sa fortune à titre de compensation, et redevint demoiselle ; mais ceux qui ont des enfans de plusieurs lits et qui ne peuvent se résoudre à les abandonner restent forcément citoyens d’Utah. Pour peu qu’ils aient quelque générosité dans l’âme, leur sort au milieu de prétendues délices n’est rien moins qu’enviable. Les actes du mari polygame sont observés, critiqués, il devient l’esclave de ses propres femmes, rien n’échappe aux espions qui l’entourent : « lorsque le cœur d’une femme est inquiet, comme le dit fort bien Mme Stenhouse, ses yeux n’ont garde de se fatiguer. » L’amour maternel la soutint, quant à elle, et l’affection de son mari, bien que nécessairement partagée, ne lui manqua jamais. Elle n’en profitait pas pour se plaindre ; son énergie la préserva de la suprême humiliation, celle de laisser voir à sa rivale qu’elle fût jalouse. M. Stenhouse lui disait souvent : « Vous vous y habituez, n’est-ce pas ? — Je déclare avec orgueil, ajoute-t-elle, que je ne m’y habituai jamais. » Comment se serait-elle habituée par exemple aux confidences de la mère de la jeune épouse qui venait lui parler des amours de sa fille ? Comment aurait-elle assisté avec un calme réel à certain petit manége de correspondance qui se passait sous ses yeux ? Elle surprit, elle lut ces lettres, elle y vit exprimée par la femme de son mari des transports dont elle n’avait point l’idée. C’était pendant les nuits de la lune de miel qu’elle se livrait à ces indiscrétions chèrement expiées par le désespoir qu’elle en tirait.

Elle employa les quinze mois du règne de la nouvelle épouse, qui redoublait chaque jour d’exigences, à interroger sa foi, à étudier les