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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/342

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Il voulait éviter les scènes de désespoir où je l’épouvantais par mille injures contre Joseph Smith, Brigham et tous les chefs de l’église. Selon lui, c’était le plus grand des péchés, et je le voyais si malheureux que je finissais par croire que j’avais tort. Néanmoins je n’eusse jamais fait une bonne sainte, car la confession de ma rivale me consola sous certains rapports. J’espérai que l’heureuse fiancée apprendrait quelque jour qu’elle n’avait pas été le premier, l’unique amour de mon mari après moi-même. J’ai honte d’avouer ce sentiment ; mais vraiment les jeunes filles se mettaient en tête avec trop de facilité que l’on n’avait jamais aimé avant de les rencontrer. Peut-être les hommes étaient-ils jusqu’à un certain point responsables de cette erreur. Le temps approchait où il me faudrait traverser la plus terrible épreuve à laquelle une femme puisse être appelée, celle de donner une autre épouse à mon mari. Je l’attendais comme une condamnée attend son exécution. Mon mari, soit pitié, soit crainte de perdre pour toujours la paix domestique, paraissait triste aussi. Le jour funeste arriva : bien entendu, je ne dormis pas la nuit précédente. Je devais sous peu devenir mère, et il me semblait que je n’aurais pas même la force d’atteindre ce moment-là. Néanmoins je fis mes préparatifs pour me rendre à la Maison des Dons [1]. La matinée était belle, mais, si elle inspirait à d’autres l’espérance et la joie, elle ne m’apportait à moi que l’angoisse. Je ne pus même, tant l’émotion m’étouffait, parler à mes enfans, qui ne se rendaient pas compte de cette douleur résolûment contenue. Quant à mon mari, ses pensées devaient être avec sa fiancée ; je me gardai de le troubler. Nous allâmes à la Maison des Dons ; là, devant l’autel, la première femme doit faire acte de foi en plaçant la main de sa rivale dans celle de son mari. À la question de Brigham Young : « consentez-vous à donner cette femme à votre mari pour être son épouse légitime dans le temps et dans l’éternité ? En ce cas, placez sa main droite dans la main droite de votre mari, » je répondis comme il le fallait ; mais le moyen de rendre ce que j’éprouvai ! Les tortures de toute une vie furent rassemblées dans ce seul moment. Après je sentis que j’avais tout déposé sur l’autel, qu’il ne me restait plus de sacrifice à faire au monde.

« J’avais donné mon mari à une autre. Quant à rien recevoir en retour, il n’y fallait pas compter ; mon mari était tout aux sentimens d’un nouveau marié,… plus d’intimité possible entre nous… Dès ce matin-là, je commençai à dissimuler avec lui. Lorsque ma douleur éclata, ce fut sous forme de colère ; jamais je ne lui demandai de sympathie. En rentrant chez nous, ce chez-nous qui me devenait odieux, puisque la jeune femme devait y vivre, il me dit cependant :

  1. Mme Stenhouse paraît ainsi désigner le temple.