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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/340

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inexpérience aux caprices, parfois aux cruautés de la première épouse, quand elle assistait aux scandales de toute sorte qui n’ont d’autre excuse que le devoir de peupler le royaume, elle se demandait avec honneur où était l’esprit de Dieu dans tout ceci. Les preuves qu’elle donne de la misère morale des intérieurs mormons sont nombreuses et saisissantes ; mais sa propre expérience surpasse en intérêt tout le reste.

Dans le récit dont elle est l’héroïne vibre une note de passion et de douleur plus persuasive que tous les raisonnemens. « J’avais habité deux ans la cité du Lac-Salé, dit-elle, quand un jour Brigham Young me fit demander. J’allai le voir, et il me pria de m’occuper d’une jeune orpheline à laquelle il portait beaucoup d’intérêt et qui « ne se sentait pas bien, » ce qui signifiait, comme je le découvris dans la suite, qu’elle était tout près de l’apostasie. J’acceptai la tâche de bonne foi, pris la jeune fille dans ma maison et trouvai en elle une douce et charmante personne très malheureuse, très délicate… Plusieurs de mes amies fixées depuis longtemps au Lac-Salé me recommandèrent de me tenir sur mes gardes. Les avertissemens pénibles ne sont jamais lents à venir : cette fois ils se trouvèrent justifiés ; mais je ne soupçonnais rien, et une sincère amitié nous unissait, la jeune fille et moi… Elle resta longtemps, jusqu’à ce que sa santé fût devenue si faible qu’elle dût retourner chez elle. On vint alors me dire que mon mari lui faisait de fréquentes visites et qu’il l’épouserait. Dans mon indignation, j’interrogeai M. Stenhouse, il m’affirma qu’on m’avait trompée ; cependant il était beaucoup moins souvent à la maison, et, sans savoir ce qui l’occupait, je sentais que ce devait être quelque chose de très absorbant. L’usage ne veut pas qu’une mormonne demande à son mari où il va le soir après avoir fait sa toilette, et les effets de cette odieuse religion doivent être indestructibles, puisque aujourd’hui encore, bien que les choses aient changé et que mon mari soit tout à moi, je n’ose souvent lui dire : — Où allez-vous ? — d’où venez-vous ? — La confiance, sans laquelle il n’est point de bonheur possible, ne peut jamais entièrement renaître. — Peu à peu j’en vins à penser que Brigham-Young avait quelque dessein secret en me confiant sa protégée ; la force me manqua pour aller la voir comme par le passé. J’avais trop clairement compris que mon mari croyait de son devoir de prendre une nouvelle femme.

« Les symptômes de cette résolution sont toujours les mêmes et infaillibles. Quand un mormon redouble de ferveur religieuse et d’assiduité aux divers meetings, quand il témoigne des scrupules, la crainte que le Seigneur ne lui pardonne pas de négliger ses commandemens, on peut être sûr qu’il s’occupe d’un choix auquel le poussent et l’aident ses frères, aussi consciencieux que lui-même. Ce