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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/338

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a plusieurs fois déjà changé de favorite, et que les faiblesses admises en Turquie doivent être, bien entendu, bannies du royaume céleste. Le mari mormon se pique de distribuer équitablement ses faveurs. Tantôt il donne un jour, tantôt une semaine à chacune de ses femmes alternativement. D’ordinaire la meilleure part est faite à la première femme. Si l’époux en a trois par exemple, il partagera la semaine en trois parts égales et réservera le septième jour à la première, pourvu qu’une nouvelle épouse ne réclame pas ce surplus ; en ce cas, il ferait un appel délicat à la générosité des autres, qui, ayant toutes eu leur jour, ne doivent pas le refuser à la dernière venue. Certains maris prévoyans ont soin d’avoir des femmes sur les différens points du territoire, ce qui est commode en voyage, et les patriarches campagnards choisissent surtout leurs compagnes en vue de réunir des ouvrières utiles ; l’un d’eux, ayant déjà une ménagère, une couturière et une tisseuse, cherchait encore une institutrice pour les enfans. De leur côté, les femmes d’expérience tirent parti de cette disposition du caractère mormon à estimer le côté pratique des choses en s’attachant leur mari par de bons repas et un intérieur confortable. Cette séduction est souvent plus puissante que celle de la jeunesse et de la beauté. Beaucoup de dames se résignent à la vie commune avec leurs rivales dans la crainte que le maître ne trouve ailleurs un dîner plus à son goût.

Mme Stenhouse, qui haïssait déjà le dogme polygame en théorie, trouva la pratique mille fois plus révoltante qu’elle ne l’avait imaginée. Du moins l’enseignement de cette loi avait-il été accompagné de restrictions faites pour rassurer les femmes : outre le consentement de Brigham au nouveau mariage, il fallait le consentement de la première femme, celui de la jeune fille et de sa famille, mais en réalité la volonté du président suffit ; par elle tout est facile, sans elle tout est impossible. Il est vrai qu’on demande le consentement de la première femme ; mais, si elle le refuse, on s’en passe, et ce refus, qui n’a d’autre effet que d’empêcher la nouvelle venue d’entrer dans la maison, produit des querelles domestiques dont le mari ne manque pas de prendre prétexte pour s’éloigner. D’ailleurs un certain nombre de dames recrutées parmi les plus vieilles, parmi celles surtout qui n’ont pas d’enfans, entreprennent de persuader à la victime qu’elle ne peut que par l’obéissance échapper à la malédiction prononcée contre la mère du genre humain. De la douceur elles passent aux menaces ; le dieu des mormons est un dieu de vengeance. Souvent la femme, après avoir lutté avec toutes les forces de l’amour, arrive au dégoût et à l’indifférence que le mari abusé prend pour de la résignation, ou bien il se peut que la première et la seconde épouse deviennent amies afin de mieux lutter contre une