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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/326

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complissant de véritables prodiges. Le palais du gouverneur par exemple, situé au centre d’une forteresse, ne possédait pas de jardins, et la campagne environnante était des plus arides. Elle employa les bras de cinquante condamnés à un travail de vingt jours dont le résultat fut un parterre improvisé, qui émerveilla le pacha. Le climat de Serbie, brûlant l’été, est glacial l’hiver, et la ville manque d’eau, le Danube étant gelé ; il faut faire fondre la glace, que l’on transporte d’abord dans chaque maison au moyen de baquets, procédé d’approvisionnement fort cher. Mme Méhémet-Pacha imagina d’acheter dix charrettes avec leurs chevaux, qui, chargées de glace, s’arrêtaient de porte en porte. Il arriva au pacha de dire en rencontrant une de ces voitures : « Celui qui a eu cette bonne idée doit réaliser de gros bénéfices. » Sa femme eut soin de lui cacher que la bonne idée fût d’elle. — Active et industrieuse, elle enseignait dans sa maison aux jeunes indigènes à filer la soie, à broder, à faire d’autres ouvrages d’aiguille. Ces travaux féminins ne l’empêchaient pas d’avoir l’œil aux affaires politiques. La population serbe est naturellement ennemie des Ottomans ; elle s’efforça de se la concilier par des égards inusités de la part des dames turques, qui lui gagnèrent la sympathie de la femme du prince régnant et de son entourage. Cette conduite lui permit d’agir efficacement en certaines circonstances fort graves. Un Serbe avait été tué dans une dispute par son adversaire musulman, que le gouverneur aida aussitôt à s’évader. Il en résulta que la population chrétienne tout entière prit les armes et entoura la citadelle, réclamant le coupable à grands cris, menaçant même d’un assaut. Après sept jours d’angoisse avec la perspective du siége, de la famine et du massacre final de la garnison, Mme Méhémet-Pacha osa, ce qui eût effrayé le gouverneur lui-même, sortir des retranchemens et rendre visite au prince Alexandre. Sa qualité de femme la fit respecter, et elle déploya tant de politique que l’affaire n’eut pas de suites.

Au bout d’une année, Méhémet-Pacha fut rappelé à Constantinople avec le titre de muchir par faveur de Rechid-Pacha, qui était alors grand-vizir et tout-puissant, bien que les idées européennes dont on le savait imbu lui valussent de la part des Ottomans obstinés le titre de giaour, et qu’on l’accusât de vouloir rendre Constantinople aux Européens, tandis qu’il ne songeait qu’à contre-balancer le pouvoir de la Russie au moyen d’une alliance avec les puissances occidentales. Le sultan tout le premier se troublait à la seule pensée qu’en cas de guerre des troupes étrangères pussent entrer à Constantinople. « Qui sait, disait-il, si les alliés consentiront ensuite à se retirer d’une place que toutes les nations convoitent avec une égale ardeur ? » Cependant l’attitude menaçante que son