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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/318

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flatteries, elles acquièrent les bonnes grâces des épouses de ministres ou de grands-officiers, et à force d’importunités celles-ci obtiennent de leurs maris toutes les places qu’elles souhaitent pour leurs protégés. C’est ainsi qu’on voit un tout jeune homme, encore ignorant du service actif, nommé tout à coup général de brigade ou de division. Il paraît que Mme Méhémet-Pacha sut habilement servir les intérêts de son mari, car en peu de mois elle lui fît donner successivement les titres de bey et de liwa [1]. Elle s’enorgueillit de la confiance que mit en elle vers cette époque un personnage important, le général Gueuzluklu-Rechid-Pacha, qui, comptant sur les connaissances qu’elle avait dû rapporter de la beauté européenne, s’en remit à elle pour le choix d’une épouse svelte, de physionomie spirituelle, et qui eût les cheveux noirs. Il est curieux de voir comment elle s’acquitte de cette mission.

« J’entrai en campagne, raconte Mme Méhémet-Pacha, et, ayant revêtu mes plus beaux atours, j’allai rendre visite à toutes les familles d’un rang égal à celui du général. Voici quel est l’usage : on se présente à la porte d’une maison où il y a quelque fille à marier. — Que désirez-vous, madame ? — Je désire voir votre jeune fille. — Introduite dans le salon, vous attendez sur un divan que la demoiselle ait achevé sa toilette. Elle paraît en ses plus beaux atours, vous salue du mouchoir qu’elle tient à la main et s’assied, les yeux baissés, sur un siége préparé pour elle. On apporte le café dans une petite tasse d’argent ; il s’agit de le prendre très lentement, car l’objet de votre examen disparaîtra aussitôt la tasse vide. Ensuite l’une de ses proches parentes vient demander ce que vous pensez d’elle. Naturellement on répond par des éloges, puis on écoute l’énumération de ce que la demoiselle possède en habits, en bijoux, outre la valeur de son douaire. Il faut se garder de tout croire, car souvent les parens, après avoir promis plus qu’ils ne peuvent ou ne veulent donner, ne tiennent parole qu’à demi, et leur gendre n’a aucun recours contre eux. J’assurais la famille que je rendrais compte de tout à celui qui m’envoyait, et en effet je faisais chaque soir un rapport à mon mari, qui le transmettait à Gueuzluklu-Rechid-Pacha. Ce dernier se montrait fort difficile. Tantôt il trouvait que la jeune fille avait trop de parens, qu’elle était trop grande ou trop âgée, tantôt que la fortune n’était pas suffisante. Pendant vingt jours, je ne cessai d’assaillir la demeure de tous les ulémas, ministres et hauts dignitaires en général. Lasse de chercher inutilement, je résolus de m’en tenir à la première que je verrais ensuite, et qui se trouva être une grande fille robuste,

  1. Bey, colonel ; — liwa, général de brigade.