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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/311

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ricaine qui devait nous ramener à Yeddo. Le 25, nous descendions la rivière, passant devant les batteries de Teppo-san, qui sont censées en défendre l’entrée. Dans la brume se montrait l’île d’Awadsi, — Awadsi, l’île enchanteresse, le berceau du Japon, le séjour des dieux, — Awadsi, que je ne reverrai pas, car le lendemain la malle américaine devait nous emporter !

Au bout de deux heures de navigation, nous abordions au quai de Hiogo. Hiogo, Kobé, c’est tout un. Le premier est la concession européenne, le second le village japonais. Vite à l’hôtel américain, à table, et des boissons glacées ! car sur ces quais de sable, entre la baie miroitante et les collines de sable voisines, à midi, il fait 38 degrés à l’ombre, et l’ombre est complétement absente. Aussi ce fut à quatre heures et demie seulement que nous eûmes la force de gravir la montagne de la Lune. Quelle vue splendide nous attendait ! Toute la baie, toute la plaine d’Osaka, la mer à nos pieds, à droite Awadsi, et par-dessus le promontoire qui garde Kobé les flots miroitans de la mer intérieure ! Salut, dernier sommet, dernier panorama ! Cras ingens iterabimus œquor.

Le lendemain, nous étions prosaïquement installés à bord de l’Oreganian, qui fumait dans la rade. Bientôt les roues s’ébranlent, le balancier oscille, et cette grosse masse se met en mouvement comme un cétacé gigantesque qui se réveille. On est très mal sur les steamers de la Pacific-Mail-Company, et il faudra y passer vingt-cinq jours pour gagner San-Francisco au moment du retour ; mais alors France, parens, amis, c’est vous que j’irai revoir ! Pour l’instant, ce n’est que Yokohama. Rien ne signala la traversée, sinon le plaisir de faire connaissance avec Mgr Petit-Jean, évêque du Japon, le plus séduisant des hommes. Enfin le 28, à cinq heures du matin, dans les trente-six heures réglementaires, nous amarrions à la bouée, et en quelques instans nous débarquions à Yeddo, à la gare de Simbashi. Notre grand voyage était fini.

Résumons ces impressions si fugitives, si hâtivement racontées. Commençons par des actions de grâces. On ne saurait imaginer une si longue tournée dans un pays inconnu qui se soit accomplie dans des conditions plus agréables : pas le moindre accident, car nous avons déjà oublié le jeûne forcé de l’Asamayama, et dans un parcours de 200 lieues arrivée à jour nommé à toutes les étapes que nous nous étions fixées. Nous avons pu étudier sur place l’industrie primitive de la soie dans toutes ses phases, car nous avons traversé les plus riches provinces séricoles du Japon, voir de près ces populations vierges des montagnes, où résident les forces vitales du pays, ces solides paysans, ces fortes commères, ces gens simples qui sont les fourmis patientes, toujours à l’œuvre, gaudentem patrios findere