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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/31

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— Par discrétion. Je ne suis pas au courant de tes affaires.

— C’est bien, mais j’aurais aimé à te présenter à elle et à son père ! Tiens ! le vapeur n’a pas sonné son dernier coup. Montons à bord !

Je refusai. Perez m’eût sans doute reconnu, et j’eusse été fort embarrassé d’expliquer mon escapade de l’année précédente. C’était un hasard que rien ne l’eût trahie, et puis j’avais grand’peur de retomber dans ma folie. Le nom et le fantôme de cette Manoela m’avaient tant troublé ! Pour la voir, j’avais fait trente lieues à travers les glaciers, les torrens et les abîmes ; elle était là, je n’avais qu’un pas à faire pour la connaître, je n’osais plus.

Il faut dire aussi que le Perez, cet homme qui voyageait impudemment avec sa fille et sa concubine, me devenait de plus en plus odieux. — Où donc vont-ils ainsi ? demandai-je à mon père d’un air d’indifférence.

— Ils vont faire un voyage d’agrément et de santé, me répondit-il : je crois qu’ils comptent faire le tour de l’Espagne et qu’ils reviendront par Gibraltar, à moins qu’ils ne s’arrêtent quelque temps à Cadix. Je ne sais, ils sont riches, ils font ce qui leur plaît.

— Grand bien leur fasse ! pensai-je. — Il me tardait qu’ils fussent partis, et pourtant je ne m’éloignais pas. Mes regards étaient comme rivés à la dunette de ce steamer où j’avais vu entrer les deux femmes. Enfin le dernier signal fut donné, et, comme le bâtiment commençait à agiter ses roues, je vis le Perez saluer mon père et sa fille accourir sur le pont pour lui dire aussi adieu avec la main. Elle avait relevé son voile, elle me parut belle comme un ange ; mais le vent rabattait sur elle la fumée du steamer, un nuage l’enveloppa, je ne la vis plus que comme une ombre légère, bientôt elle disparut ; je ne conservai de ses traits qu’une très vive impression et aucun souvenir assez net pour que je pusse évoquer son image dans mes rêves.

III.

Je rentrai pour prendre les ordres de ma mère, qui m’avait donné plusieurs commissions. Elle était sortie avec ma sœur depuis quelques instans. Le garçon d’hôtel me montra la direction qu’elles avaient prise, et je les rejoignis au bout de la rue.

— Nous allons visiter le cimetière, me dit ma mère. Est-ce que tu veux venir avec nous ?

— Pourquoi non ? Il faut tout voir pendant qu’on y est. — Et je les suivis. Ma mère paraissait connaître le plan de cet immense jardin des morts. Elle se dirigea vers un bosquet de cyprès, et, prenant Jeanne par la main : — Ma fille, dit-elle, je veux que tu pries avec