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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/297

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clair dans un lit assez large pour recevoir un torrent les jours d’orage sans déborder. Conformément au plan arrêté avant le départ, nous quittions à Oï le Nakasendo, et nous prenions à gauche une traverse qui devait nous conduire à Nagoya.

Il y a seize lieues d’Oï à Nagoya. Le paysage est assez monotone, attristé par les collines de sable ; il présente cependant par instans de charmans recoins. Nous retrouvons le bambou, qui n’habite pas les montagnes et qui réjouit tant l’œil habitué à sa courbe gracieuse. C’est le pays où se fabrique la porcelaine bleue, dite d’Owari, la plus commune au Japon. Le matin du second jour, nous quittions la province de Mino pour entrer dans celle d’Owari, et nous retrouvions les djinrikichias, qui signalent l’approche d’un grand centre.

La vraie originalité de ces deux dernières journées, ce fut l’attitude des populations. J’ai dit que du lac Suiva à Oï la tradition se conservait de trois Européens qui avaient paru dans la contrée ; mais de Oï à Nagoya il n’était jamais venu à l’idée de personne de prendre la traverse : aussi c’était un délire pour nous voir. Prévenus sur toute la ligne, les mouranos (maires) venaient à une lieue en avant de leur village pour nous recevoir ; les femmes, les enfans, les vieillards, s’entassaient dans les maisons ouvertes ; les hommes s’agenouillaient devant leurs portes, et dans les plaines on voyait de 2 kilomètres les gens courir, traverser les rivières à gué, et suer sang et eau pour voir passer ces quatre Européens. Le maire nous accompagnait jusqu’au village suivant, où il nous remettait entre les mains de son collègue. Le plus comique fut qu’en arrivant à 2 lieues de Nagoya, nos traîneurs de djinrikichias partirent au grand trot, le malheureux yakounine était à pied, il fut obligé pour nous suivre de courir pendant trois quarts d’heure sous un soleil ardent ; il arriva ruisselant. Ô revers de la médaille, à Nagoya, nous voyons des vêtemens européens, des stores européens, des gens qui nous regardent à peine, des soldats déguisés en pioupious, qui saluent à peine MM. Jourdan et Vieillard. On se faisait tout doucement à ces allures de daïmios en voyage !

II.


Notre voyage de montagnes était terminé. C’en était fait des vastes horizons, de l’air pur et vivifiant, de tous ces grands spectacles de la nature qui nous avaient si vivement émus. C’en était fait aussi de ces populations primitives, type éternel et immuable de l’homme sous tous les climats. Nous allions maintenant visiter quelques centres très importans, le pur Japon encore, mais le Japon industriel et commercial à Nagoya, à Osaka, le Japon antique à Kioto.

Nagoya est, après Yeddo, Osaka et Kioto, la quatrième grande