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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/293

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diagonale tous ces grillages, nous devions, en le suivant, changer plusieurs fois de bassin avant de gagner la mer à Nagoya. C’était donc bien un vrai voyage de montagnes et d’exploration, car nous allions suivre la ligne de partage des eaux du Japon.

Ce fut le 6 à Oïvaké que nous nous séparâmes de M. Brunat et de son contre-maître, lui retournant à Tomyoka, et nous continuant la même route en nous tournant le dos. Pendant quelques heures, il fut possible d’avancer en djinrikichia, et nous usâmes de ce moyen de locomotion jusqu’à Shivonada, où il fallut nous munir de parasols de papier pour nous garantir du soleil. Nous fîmes une courte visite au siro, château-fort de l’ancien seigneur dépossédé qui avait jadis un revenu de 25 000 kokus de riz et maintenant sollicite peut-être un petit emploi dans un ministère, car les premières réformes au Japon ont atteint cette féodalité puissante et séculaire qui trouvait dans sa situation exceptionnelle des moyens énergiques de résistance et avec laquelle le gouvernement eut trop souvent à compter. Chose étrange et que nous avons peine à comprendre, il a suffi de la volonté du mikado pour anéantir une institution qui semblait avoir de profondes racines.

Shivonada, où nous déjeunons, est élevé sur le bord du Chicumagawa, qu’il fallut passer en barque au milieu d’une bande de petits sauvages noirs qui se baignaient dans le courant rapide. Cette rivière, après avoir traversé la province de Shim-shim, gagne au nord celle d’Echigo et se jette à Niagata dans la mer du Japon. C’est là que nous dûmes reprendre de nouveau et pour longtemps les chevaux de bât. Nous commençâmes à nous élever graduellement dans une contrée pittoresque, traversant les vallées où coulent les affluens de la rive gauche du Chicumagawa, gravissant les crêtes qui les séparent, et trouvant au pied de chaque col un joli village coquettement assis, Yavatha, Ashita. C’est après Nagakubo, où nous arrivâmes à la nuit noire, que nous allions le lendemain entrer dans la Suisse japonaise, après avoir dépassé le rude défilé de Wada-Togé, le plus pénible et le plus long de tout le voyage. C’est une gorge qui va se resserrant toujours de plus en plus au milieu d’une végétation luxuriante, encaissant un torrent qui coule du sommet de la montagne. Une tchaïa hospitalière nous offre un abri de quelques heures, et après un déjeuner sur le gazon nous commençons à franchir le col. Un kilomètre avant d’arriver au sommet, toute végétation cesse ; le site prend un aspect de plus en plus sauvage, et, lorsqu’après de pénibles efforts nous l’eûmes atteint, une vue splendide s’ouvrit devant nous. Au nord apparaît encore la fumée de l’Asamayama ; on découvre d’un seul coup d’œil les montagnes que nous parcourons depuis plusieurs jours. Au sud-est, dans un lointain prodigieux, on distingue, grâce à un temps clair, le Fusiyama, un