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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/290

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C’est là qu’il fallut quitter nos chevaux et prendre les bâtons. À ce moment, nous commençâmes à nous inquiéter de l’absence des porteurs de vivres ; mais le guide, une sorte d’inspiré, à moitié fou, nous rassura. Fatale confiance ! nous voilà lancés. Les premiers détours du sentier escaladent un cône touffu où la verdure se rassemble dans un dernier effort avant d’expirer. Au-delà ne poussent plus que des plantes rampantes ou de noirs mélèzes desséchés par les cendres, qui leur font un linceul gris. Malgré le soleil, caché en ce moment, malgré l’altitude, la sueur coulait de tous les fronts. Dans notre poitrine essoufflée par la raideur des pentes, qu’il fallait escalader des quatre membres à la fois, s’engouffrait l’air chargé de cendres légères ; la bouche se desséchait, et à chaque halte nous regardions avec anxiété l’horizon d’en haut, si loin, celui d’en bas, où ne paraissaient pas nos provisions, et aussi la modeste gourde, devenue notre unique ressource. Il fallut bien y recourir à la fm, Dieu sait avec quelle parcimonie ! Ces gourdes sont fermées par un petit couvercle qui, renversé, contient à peu près un centimètre cube de liquide ; c’est cette ration que chacun prenait à la ronde, de peur de précipiter le mouvement d’une manière inégale en buvant au goulot.

Cependant nous gravissions toujours, et les heures passaient plus vite que les kilomètres qui nous séparaient du but. Les coulées de lave ancienne, les pierres énormes jetées çà et là nous indiquaient à mesure l’activité encore toute récente du cratère. À chaque pas, la cime découverte nous semblait plus près, et elle reculait toujours. Nous n’avions plus qu’une idée lucide, boire, boire à notre soif, n’importe quoi, et ce qui nous soutenait, c’est que le guide nous avait annoncé, loin encore, mais avant le sommet, une source ! Je ne l’oublierai jamais, cette source, ni la cuiller de bois avec laquelle on y puisait. Quant à notre déjeuner, il était clair qu’il fallait y renoncer, que les porteurs nous avaient volontairement abandonnés. Le guide et un ninsogo chargé des manteaux avaient emporté leur repas, composé de quelques boulettes de riz amalgamées de poussière ; nous nous partageâmes cette exécrable pitance, accompagnée de l’eau heureusement délicieuse de la source. On remplit d’eau la gourde vide de cognac, et de nouveau on se remit en marche, légèrement restauré.

À quelques centaines de mètres plus loin, nous atteignîmes la limite où cesse absolument toute végétation, et nous entrâmes dans la pouzzolane ou plutôt les scories : c’est là que le supplice commençait. Rouler de deux pas en arrière pour un pas en avant, manger et respirer de la poussière et de la cendre mêlées, s’essouffler pour gravir une inexorable pente uniforme, où le voisin de devant