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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/287

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Moi : Je suis un oflicier français du sishoko-sio (ministère de la justice). — Lui : Vous avez daigné porter vos honorables orteils dans l’infecte province de l’ignorant. — Moi : Je suis arrivé tout à l’heure et désire repartir demain. — Lui : Je porte cette chose creuse (une tasse de thé) jusqu’à mon front en buvant à votre noble santé. — Moi : Y aura-t-il moyen de trouver des chevaux ? — Lui : Si la lumière qui est à ma gauche (c’est ainsi qu’on désigne son interlocuteur) retourne bientôt à Yeddo, qu’elle prosterne ma chétive personne aux pieds des fonctionnaires du sishoko-sio. »

Le lendemain, nous quittions Hondjo au moment où le soleil se levait. Quelle merveille ! Pas un nuage au ciel, pas de vapeur sur les montagnes ; une atmosphère transparente, et, tandis que le soleil monte peu à peu au-dessus des crêtes orientales, les sommets placés à l’opposé se colorent d’une teinte rose tendre qui, un instant après, fait place à la blancheur éclatante de la neige ; puis, au sommet de l’angle formé par la chaîne centrale du Japon et le contrefort du Maybachi, un grand cône aplati d’où s’échappe un flocon blanchâtre : l’Asamayama, le but de notre voyage. On regrette en de tels momens de ne pouvoir rendre autrement qu’avec la plume des tableaux si grandioses, c’est avec le pinceau qu’il faudrait pouvoir les fixer sur la toile. Nous avancions sur un plateau de plusieurs lieues d’étendue, borné au nord et à l’est par des crêtes gigantesques, derrière lesquelles on voyait apparaître de temps en temps les sommets neigeux de quelque contre-fort plus éloigné et plus élevé. À ces distances, les lointains semblent inaccessibles. La mer, c’est l’infini qui vous attire ; la montagne, c’est le fini qui vous repousse.

Nous voici à Tomyoka. La plus aimable hospitalité nous y attendait chez M. Brunat, un de nos compatriotes, qui dirige une filature modèle de soie, établie pour le compte du gouvernement japonais au milieu d’un centre séricole des plus riches et des plus réputés. Cet établissement est un des plus beaux présens de la France au Japon. L’œuvre de M. Brunat a été non pas seulement d’élever une filature réalisant les dernières améliorations européennes, mais d’appliquer à la fabrication japonaise des modifications tout à fait originales, fondées sur la différence des conditions climatériques, du talent des ouvriers et de la nature de la matière première. Le périmètre total de l’établissement est de 56 hectares, la surface couverte de 8 000 mètres ; la construction a coûté 200 000 piastres (plus de 1 million de francs), l’outillage 50 000 piastres ; 500 ouvrières y sont occupées sous la direction de gouvernantes tant japonaises qu’européennes. Ce sont des jeunes filles très intelligentes, pourvues de petits doigts agiles et menus qui fileraient un fil d’araignée