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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/282

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rité intellectuelle pour se rabattre sur l’orgueil de sa beauté, elle fait bon marché d’elle-même, elle se range parmi les animaux domestiques, elle devient un charmant oiseau, bon à mettre en cage. On lui sait gré de s’y tenir tranquille, on lui siffle un air, on lui fait une caresse en passant, on le regarde sautiller avec grâce, mais on passe vite à des amusemens plus sérieux, et il me semble, ne vous en déplaise, que telles sont et telles seront toujours vos relations de cœur avec M. Brudnel : vous avez voulu lier son existence à la vôtre, vous avez tout accepté, même de réelles souffrances. Je suis médecin, je vois, je sais que le manque d’expansion a dû coûter à une organisation comme la vôtre, et vous croyez avoir assez fait pour être associée à la vie d’un homme supérieur. Eh bien ! non, vous vous êtes trompée, c’est trop peu. Jamais sir Richard ne passera plus de deux heures par jour avec vous, et ce sera même un grand sacrifice qu’il vous fera, car il a de l’expérience et n’ignore pas qu’il existe des femmes avec lesquelles on peut penser tout haut, vivre de tout son être, et ne jamais être forcé de descendre au-dessous de soi-même.

Manoela rêva tristement, puis elle dit : — Vous croyez qu’il a connu de ces femmes-là ?

— Je le suppose, puisqu’il vous a souvent quittée pour elles.

— Oui, mais il les a toujours quittées pour revenir à moi. Ma douceur et ma beauté, puisque vous ne m’accordez rien de plus, lui ont donc paru préférables à leur grand esprit. Quant à vous, je vois bien que vous vous estimez encore plus haut que M. Brudnel, puisqu’il vous faut pour le moins une muse ! Sans cela pas d’amour, pas même d’amitié.

— De l’amitié, si fait ! répondis-je en lui tendant la main avec une gaîté forcée. On accorde quelquefois ce sentiment-là aux inférieurs.

Elle éclata de rire en disant sans amertume : — Oui, oui, on accorde cela à son chien ! Richard m’aime comme j’aime ma perruche rose. Merci ! Dieu ! quel sauvage, quel brutal, quel original vous faites ! C’est bien pire que M. Breton, qui se contentait de m’appeler trésor fragile et joli fardeau. Je vois que je n’aurai jamais de succès avec les médecins !

— Peut-être, ce sont gens clairvoyans et positifs, mais vous en serez vite consolée. Un Anglais noble et riche est bien mieux l’affaire d’une jolie femme qui veut vivre dans un hamac de soie, au milieu d’un boudoir capitonné ; restez donc dans votre nid de duvet, bel oiseau des tropiques. Moi, j’ai à travailler, je vous présente mon respect comme à la future Mme Brudnel, et je ne vous remercie point de vos confidences que je n’ai point provoquées. Faudra-t-il dire à