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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/280

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était convaincu qu’elle n’avait que des vues intéressées et que sa présence faisait souffrir le malade. Il lui persuada de se retirer en lui faisant entendre qu’il avait encore de l’espérance. Elle avait choisi à son frère une garde qui n’était dévouée qu’à elle, une vilaine créature toujours prête à s’enivrer. Le médecin l’envoya à l’office et d’autorité me mit à sa place.

« Je soignai mon cher Richard avec passion. Je ne dormis pas un instant pendant quinze jours et quinze nuits. J’étais toujours là, l’oreille à sa respiration, le cœur mort ou vivant selon que le sien s’éteignait ou se ranimait. Quand il me vit et me reconnut, il parut heureux, et le premier mot qu’il put dire fut pour me bénir et me remercier.

« À peine guéri, il voulut quitter Londres et retourner en Italie. À partir de cette maladie, je devins véritablement nécessaire à mon ami. Il ne me parla plus jamais de me marier avec un autre, et il me renouvela souvent une promesse que je n’exigeais pas, celle de m’épouser le jour où il serait libre. Notre intimité n’avait pu rester cachée, et comme on aime mieux croire aux apparences que de s’assurer de la réalité, ce qui, je l’avoue, est moins facile, je passais pour la maîtresse de M. Brudnel. Je m’y résignai, j’avais tout accepté pour l’amour de lui, mais il ne put souffrir que je fusse calomniée et méprisée pour mon dévoûment. Il fit entendre que nous étions mariés. On ne le crut pas dans son monde, car sa sœur dut être informée de la vérité, et elle ne se fit pas faute de dire que j’étais une fantaisie sans conséquence ; mais du moins dans la vie errante que nous menons, et vis-à-vis des gens qui nous entourent, je n’ai pas la souffrance d’être regardée avec mépris. Si les hôteliers qui nous reçoivent, les amis que sir Richard rencontre, les domestiques qui nous servent, ne sont pas bien persuadés de notre mariage, du moins en m’entendant nommer madame Brudnel ils se disent que je suis une compagne sérieuse et respectée de lui.

« À présent vous savez que mon sort est en train de se décider. Richard, dans un temps de malheur ou de chagrin d’amour qui ne m’a pas été raconté, eut besoin autrefois d’une somme considérable qu’il n’avait pas, il s’était presque ruiné, et son père était un avare inflexible. Sa sœur aînée, mariée richement, lui prêta cette somme à la condition qu’il ne se marierait pas, afin que la fortune du père pût revenir à ses neveux, les fils de cette sœur. Le père a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans, et Richard n’a hérité de lui que depuis quelques années. Il a voulu alors s’acquitter envers sa sœur et recouvrer sa liberté ; mais il avait contracté l’engagement à la légère. Les termes du contrat portaient qu’il ne se marierait jamais, sans aucune prévision de la possibilité du remboursement. La sœur