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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/276

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« — Mais puisque personne ne nous voit, répondis-je, ne dois-je pas vous dire ma joie et vous adorer pour tout ce que vous avez fait pour moi ?

« — Non, reprit-il, il ne faut pas m’adorer, puisque je ne peux pas vous rendre un sentiment aussi exalté, et il faut vous habituer aux convenances de la pudeur. Je vois bien qu’au fond de tout cela il y a chez vous plus d’innocence qu’on ne croirait ; mais, si je me fiais trop à vos bonnes intentions et aux miennes, je pourrais oublier la réserve qui m’est imposée, et ce serait votre faute. Apprenez à vous garder des dangers dont vous semblez vous jouer. Combattez même contre moi, si je perdais la tête, car, je vous le déclare, si j’avais le malheur de vous égarer, je me mépriserais et vous quitterais sans retour.

« Tout cela était bien sévère. Je voulus n’y voir que l’intention de m’élever à lui, je m’efforçai d’aller au-devant de son désir. Je mis comme un abat-jour sur mes yeux, comme une cuirasse sur mon cœur. Je devins craintive et réservée comme il me voulait, et je pris tout à fait l’attitude d’une fille soumise et calme.

« Je vis que mon ignorance le faisait sourire et même rire quelquefois. J’essayai encore de m’instruire, d’apprendre l’anglais, l’histoire, la géographie. Nous habitions un grand, beau et vieux palais, où j’avais, comme partout, mon appartement séparé et même éloigné du sien. Il sortait beaucoup et ne me faisait sortir qu’avec lui, son médecin ou la femme de chambre qu’il m’avait donnée. C’est la femme qui est encore près de moi. Je l’avais désirée Espagnole pour ne pas oublier ma langue. Quand sir Richard venait me voir, il tenait à ce qu’elle fût toujours en tiers. Voyant sa résolution bien prise, je ne cherchai jamais à être seule avec lui, et il parut m’en savoir gré.

« J’eus des livres, des maîtresses, un piano, un chien et des oiseaux pour me distraire. Rien ne manquait pour m’instruire et me désennuyer ; mais j’ai la tête dure et point de mémoire. J’appris bien peu et bien mal, et des choses que j’ai retenues il en est plusieurs que je ne comprends guère. J’étais plutôt artiste. J’ai une jolie voix et je suis folle de la danse. Dolorès me fit danser, elle y excelle, mais la science musicale ne me vint pas. Je chante agréablement, je ne suis pas musicienne. M. Brudnel vit que je n’étais pas intelligente. Il ne pouvait pas m’en faire reproche, je n’y pouvais rien malgré la peine que je me donnais. Nos relations ne changèrent pas.

« Je m’exerçais au courage, à la patience. Un jour, j’appris par les domestiques, que Dolorès faisait causer, qu’il avait une intrigue avec une chanteuse célèbre de la Fenice. J’en eus un chagrin violent ; je résolus de mourir. Je pris du poison qui ne me tua pas,