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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/274

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ou de me faire voyager avec lui. Il me gronda un peu, m’interrogea avec bonté, et je lui avouai la vérité. — Je me sens en danger, lui dis-je, je ne sais quelle fièvre m’attire vers ce musicien. Je me suis juré d’être sage et de devenir forte ; je sens que je ne le suis pas, que je ne sais pas encore rester calme quand on me parle d’amour.

« — Oui, je vois cela, répondit M. Brudnel, le besoin d’aimer vous consume. Vous êtes une nature passionnée ; voulez-vous que je vous marie ? Je prendrai des informations, et si cet homme qui vous plaît est honorable…

« — Non ! m’écriai-je, il ne me plaît pas, je ne l’aime pas, je ne veux pas l’épouser ; j’en aime un autre.

« — Qui donc ? encore l’officier ?

« — Non, non ! un autre qui ne le saura pas, à qui je ne le dirai pas, mais que j’aimerai toute ma vie !

« — Fort bien, reprit sir Richard, qui, bien plus pénétrant que je ne l’avais jugé, m’avait devinée ; mais cet autre, quelle garantie de fidélité lui apporteriez-vous ? Ne seriez-vous pas émue par un autre encore, par le premier qui vous parlera d’amour ? Tenez, vous avez trop de tendresse au service de l’occasion. Je vous conseille de ne jamais promettre à personne de l’aimer, car il n’est pas en votre pouvoir de tenir parole !

« Je méritais ses reproches, mais sa sévérité n’était pas faite pour encourager mes confessions, et il me laissa en me disant que c’était à moi de me délivrer moi-même des poursuites du maître de musique. Si j’y parvenais sans l’aide de personne, il aviserait.

« Je pleurai encore beaucoup, cependant quelque chose me consolait. Il me semblait qu’il y avait plus de dépit jaloux que de sévérité vraie dans l’attitude de M. Brudnel. Il m’aimait peut-être ! mais, s’il en était ainsi, pourquoi me le cachait-il ? Il m’aimait donc sérieusement, il songeait donc à m’épouser, puisqu’il me voulait forte et fidèle !

« Je repris courage, je refusai les leçons de musique, je renvoyai les billets doux sans les lire. M. Brudnel fut content de moi ; cependant il s’en alla en Angleterre et me laissa à Paris sans paraître faire un grand effort pour se séparer de moi.

« Je me résignai ; mais l’ennui de l’inaction, de vains efforts pour profiter des leçons, altérèrent ma santé chancelante. Quand, l’hiver suivant, sir Richard revint me voir, il me trouva atteinte d’une anémie si prononcée qu’il en fut inquiet et résolut de me faire voyager un peu avec lui et son médecin. Il m’emmena en Italie, où je me rétablis assez vite. Alors il parla de me mettre encore en pension, soit à Milan, soit à Florence. Je marquai beaucoup de soumission, mais je retombai malade, et j’entendis un jour, pendant que je som-