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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/266

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— Attendez ; non, restez ! J’ai dit une parole imprudente. N’allez pas croire que je sois sa maîtresse ; il m’a donné sa parole ! — Et comme j’insistais pour allumer une bougie et la reconduire à sa chambre : — Écoutez ! dit-elle avec une énergie soudaine. Il me faut votre estime et la mienne propre. Ma situation est trop équivoque. Richard s’imagine que je n’en souffre pas, il ne sait pas que j’en meurs ! Ce secret m’étouffe, il faut que vous sachiez qui je suis.

— Mais cela ne me regarde pas, m’écriai-je impatienté ; je ne suis pas curieux de le savoir.

— C’est du mépris alors ? Ah ! je le vois bien, voilà à quoi me condamne le mystère dont il m’enveloppe, quand la vérité serait si bien placée dans le cœur d’un ami, d’un honnête homme comme vous ; mais vous m’entendrez, ou je croirai que je ne suis à vos yeux qu’une fille entretenue, une aventurière !

— Je ne vous écouterai qu’à une condition, c’est que je redirai tout à sir Richard.

Elle hésita un instant. J’allais en profiter pour battre en retraite. Elle me retint par le bras d’un mouvement nerveux qui contrastait avec son indolence accoutumée. — Vous lui redirez tout : j’y consens, je le veux ! Asseyez-vous, tenez ! Je veux rester debout, je suis si agitée ;… mais je dirai tout et je respirerai après. Je ne suis pas ce que l’on dit, je ne suis pas Française, je ne m’appelle pas Hélène, je suis Espagnole et je m’appelle Manoela Perez.

Je ne sais pas si elle vit dans l’obscurité le coup que je reçus en pleine poitrine, mais elle fut effrayée de me voir bondir au milieu du salon comme si j’eusse été mordu aux jambes.

— Qu’est-ce donc ? dit-elle. Est-ce qu’on nous écoute ?

— Ce serait possible ; cette salle est immense, et on n’y voit pas.

— Venez dans mon boudoir. Là on est sûr de pouvoir parler et il y a de la lumière. — Elle ouvrit une porte, et je la suivis machinalement comme un homme étourdi par une chute.

Elle referma la porte d’une petite pièce capitonnée, éclairée par une lampe, elle s’assit. Cette fois je voulus rester debout, et elle parla ainsi :

« Je suis née à Paris, je vous l’ai déjà dit. Ma mère était une honnête femme très pauvre, abandonnée par un mari que je ne me rappelais pas avoir jamais vu à l’âge de dix ans. Ma mère était venue d’Espagne avec ce mari dans ma première enfance. Elle me nourrissait encore quand il s’en alla, lui laissant un peu d’argent qu’elle sut économiser, espérant toujours qu’il reviendrait bientôt. Elle était bonne ouvrière, mais elle ne pouvait aller en journée à cause de moi, et une femme gagne si peu ! Elle m’apprit son métier d’enlumineuse de gravures. Elle m’apprit aussi à lire et à écrire tant