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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/264

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le dire contre mon gré, avec la terreur dans l’âme, trouverais-je en toi un protecteur, un ami courageux, un frère véritable pour me préserver de l’épouvante ou du désespoir ? Réponds-moi, je t’en prie. »

Je répondis sur l’heure : « Oui, je serais un protecteur, un ami dévoué, un véritable frère. Sois libre, ma chérie, sois libre dans les émotions de ton cœur comme tu l’es dans les inspirations de ton art. Pense sans effroi à la résolution que tu prendras dans un an. Ta mère acceptera tout avec son inaltérable et inépuisable tendresse, avec son haut esprit de justice et de vérité. Mon ami Vianne saura se résigner sans rien perdre du respect qui te sera toujours dû. Quant à ton frère, il a consacré son avenir à un but, c’est de ne jamais coûter de larmes à sa mère et d’empêcher, autant qu’il est au pouvoir d’un homme, que sa sœur Jeanne en ait jamais une seule à verser. »

J’écrivis aussi à ma mère pour lui rapporter textuellement le court entretien que j’avais eu sur son compte avec M. Brudnel ; je portai mes lettres à la poste ; je dînai dehors, ne voulant pas me faire servir à la villa en l’absence du maître, et je rentrai au coucher du soleil.

Je me préparais à travailler et je songeais à ma sœur, à cet effroi du mariage qu’il ne fallait certes pas brusquer, aux idées singulières qu’elle avait eues longtemps sur un secret imaginaire relatif à sa naissance. Je me demandais si elle les avait encore, si elle se croyait trop noble pour épouser Vianne, pourquoi ma mère avait tenu à savoir la nature des souvenirs de sir Richard sur le château de Mauville. À la clarté rougeâtre qui envahissait ma chambre au reflet du couchant, mon esprit se perdait dans je ne sais quelles rêveries fantastiques. Il y avait toujours eu quelque chose de mystérieux autour de moi, et ma sœur était l’être mystérieux par excellence. Seulement elle ne paraissait plus douter de son identité légale, pourquoi en avait-elle douté ? Par momens, et c’était là la cause vague et inavouée de ma lenteur à parler de ma mère à sir Richard, par momens j’avais craint de songer aux rapports qui pouvaient avoir existé entre elle et lui ;… mais non, cela était impossible ! Ma mère était trois fois sainte, la droiture de sa vie entière éclatait dans sa parole et sur son visage.

J’allais allumer ma lampe lorsqu’on frappa à ma porte. Je criai « entrez, » croyant que le domestique venait faire ma couverture. On entra. Jugez de ma surprise, c’était Mme Hélène !

— Ne vous étonnez pas de ma visite, dit-elle, et n’allumez pas. Il fait encore jour, venez causer sur le balcon. J’ai quelque chose à vous demander, mon bon docteur.