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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/263

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beau-frère. Eh bien ! je l’ai renvoyé chez lui, mais en l’autorisant à revenir dans un an, si au bout de ce temps il persiste dans sa résolution. Je lui ai même permis de m’écrire tous les quinze jours. Maman est très contente ; es-tu enchanté ?

« Moi, je suis un peu effrayée d’avoir tant promis. On dit que l’amour est une chose grande, sublime ou terrible. Quel qu’il soit, je me suis toujours imaginé que, la femme étant appelée à obéir, un grand amour pouvait seul lui rendre l’obéissance agréable ou sacrée. Or je n’ai pour M. Vianne qu’une très bonne et sincère amitié. Maman croit qu’il arrivera à m’inspirer un sentiment plus vif ; ce sentiment, c’est sans doute l’enthousiasme ou la tendresse. M. Vianne est bien raisonnable pour exiger tant de ferveur. Il est bien portant, bien posé, bien sage. Quel besoin a-t-il d’une compagne comme moi ? Moi, j’ai besoin d’un culte, parce que je ne suis ni si sage, ni si tranquille ; je me suis donnée à la musique. Quel rapport pourra donc s’établir entre la musique et le mariage ? Je n’en vois pas.

« Me diras-tu, ce que tu m’as déjà dit, que l’on ne vit pas uniquement de jouissances intellectuelles et qu’un cœur vide est un cœur mort ? Mais n’ai-je pas deux êtres à aimer, et n’est-ce point assez ? Ma mère et toi, n’est-ce pas de quoi bien remplir et faire vivre mon cœur ? Ma mère m’aime tant ! Si ma faculté d’aimer venait à s’engourdir, elle la réveillerait bien vite par l’ardeur et la délicatesse exquise de sa tendresse. Pourquoi me supposerait-on l’âme froide parce que je n’aimerais pas en dehors de la famille ? Nous avons eu une enfance si choyée et plus tard une vie si heureuse ! Tu es aussi en âge de te marier, toi, et tu n’y songes guère, puisque te voilà lié à l’existence de ce gentleman dont l’amitié te rend heureux ? Ne va pas l’aimer mieux que nous ! Mais non, je ne crains rien. Tu n’aimeras jamais personne plus que nous, je t’en défie. Celle à qui tu appartiendras pourra bien te donner l’avenir ; elle ne te donnera pas le passé, ce grand fonds, ce grand trésor de tendresse et de confiance, les joies et les douleurs mises si longtemps en commun. — Quant à moi et à M. Vianne, il n’y a pas de passé, et il ne me semble pas qu’il y ait d’avenir sans cela. J’en suis parfois si effrayée que je ferme les yeux et me précipite à mon piano pour oublier qui je suis et ce que l’on veut que je sois.

« Je tiendrai parole, puisque j’ai promis. Je recevrai les lettres, je tâcherai d’y répondre, et au bout de l’année j’accepterai l’entrevue ; mais, si je n’ai pas changé, si l’émotion n’est pas venue, si je ne sens aucune joie d’abjurer ma personnalité et ma liberté, sera-ce ma faute ? M’en voudra-t-on, maman aura-t-elle du chagrin ? M. Vianne me maudira-t-il ? me gronderas-tu ? Je n’ai pas promis que je dirais oui. J’ai promis de faire mon possible pour le dire ; mais, s’il fallait