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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/259

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pour séparer le singe et les chiens qui se querellaient, puis des sons de guitare, des roulemens de castagnettes, comme si l’on eût dansé, et par-dessus tout les cris aigus de la perruche, qui redoublaient quand on voulait lui apprendre à parler.

Il y avait un très beau jardin où je compris qu’il ne fallait pas me promener parce qu’il était réservé pour madame. Sir Richard lui-même n’y pénétrait pas. Les pins parasols et les allées en voûte qui ombrageaient ce jardin le cachaient mystérieusement. Par quelques rares éclaircies, j’apercevais parfois la belle Héléna se faisant balancer dans un hamac par le petit nègre, ou jouant avec ses bêtes favorites. Si elle me voyait à ma fenêtre, elle me criait un bonjour amical. Vêtue d’une robe de chambre en cachemire blanc, chaussée de babouches écarlates, la taille entourée d’une écharpe de soie lamée d’or, les cheveux à peine relevés, tombant à tout instant en ondes lustrées sur ses épaules délicates, elle était vraiment charmante. Jamais je n’ai vu de femme plus gracieuse dans ses poses et dans ses moindres mouvemens, et cela naturellement, sans paraître le savoir. Elle gagnait à être vue à quelque distance, car de près elle était un peu flétrie malgré un grand air de jeunesse. J’avais peine à détacher mes yeux de cette odalisque, et, tout en blâmant en moi-même les amours turques de mon Anglais, j’enviais par momens son sort.

Mais cela ne faisait point que je fusse amoureux de sa compagne. Elle me paraissait trop nulle, trop irresponsable dans la vie qu’elle menait, pour être aimée autrement qu’avec les sens, et, comme je n’étais point un ermite, cela n’eût pas suffi pour me troubler. D’ailleurs elle n’était pas toujours aussi séduisante. Lorsqu’elle montait à cheval le matin avec son mari, cette amazone étriquée qui faisait ressortir la maigreur de son buste, cette casquette de jockey dont la mentonnière faisait saillir son angle facial, sa gaucherie à manier sa monture, ses cris puérils quand elle avait peur, ou ses rires inextinguibles sans motif, tout cela ne convenait point à son type frêle et nonchalant.

Je vécus d’abord très seul. Le pays était admirable. Je m’étais assez occupé des sciences naturelles pour trouver beaucoup d’intérêt dans mes excursions. Je ne perdais pas l’occasion de visiter les malades pauvres qui m’appelaient, et à qui je donnais gratuitement mes soins. J’avais besoin d’exercer mon état et d’acquérir de l’expérience par mes observations. Je craignais d’oublier la médecine auprès de mon patron, qui se portait très bien. Bientôt cependant je vis que je n’étais pas pour rien dans l’amélioration sensible de sa santé. Je lui mesurais avec soin chaque jour la dose d’exercice qu’il devait prendre. Je veillais à son alimentation, à son vêtement, à ses occupations intellectuelles avec beaucoup d’attention. Je l’étu-