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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/254

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— Et chez vous, à Pau ?

— Pas de place à prendre maintenant dans les villes du midi un peu considérables ; je me suis informé.

— Alors vous n’avez pas de projets particuliers, et vous êtes libre ? Acceptez mes offres.

— Vos offres ?

— Vous n’avez pas compris ? Je désire vous faire dix mille livres de rente à la condition de voyager avec moi ou de demeurer avec moi aussi longtemps que vous y trouverez plaisir et avantage.

Surpris de cette prompte détermination de la part d’un homme qui ne me connaissait pas, je demandai à faire mes réflexions, et j’ajoutai que, si j’acceptais, ce serait à la condition de ne m’engager d’abord que pour un mois. Je n’étais pas persuadé que sir Richard eût besoin de dépenser dix mille francs par an pour un médecin spécial, s’il pouvait guérir tout seul.

Mes scrupules augmentèrent son désir de m’accaparer. — Je vous donne huit jours de réflexion, me dit-il : il vous faut le temps de prendre des informations sur mon compte, mais je n’accepte pas votre mois d’épreuve. Je suis seul juge du besoin moral que je puis avoir d’un médecin. Tenez, allez consulter vos amis, votre famille, et, si c’est non, écrivez-moi poste restante à Perpignan dans huit jours ; si c’est oui, venez m’y rejoindre.

Il me donna sa carte, je partis dès le lendemain pour Pau.

Ma mère fut très surprise et tressaillit au nom de sir Richard Brudnel. — Lui, s’écria-t-elle, sir Richard ! je le croyais fixé en Angleterre pour toujours, et tu dis qu’il est marié ? — Elle me fit beaucoup de questions sur sa femme et sur lui. Quand j’eus dit le peu que je savais de la femme et tout le bien que je pensais du mari : — Pour celui-là, dit-elle, tu ne te trompes pas. C’était un jeune homme très digne et très bon, on l’estimait dans la famille de Mauville, mais je l’ai tellement perdu de vue… Et puis, où ne va-t-il pas t’emmener, puisqu’il a encore la passion des voyages !

— Ses voyages ne seront ni lointains ni périlleux, puisqu’il a une jeune femme qui ne partage pas son goût et qui ne paraît pas bien forte.

— Et il est très épris de cette jeune femme ?

— Je crois qu’il ne vit que pour elle.

— Il est bien âgé pour qu’elle partage sa passion ! Tu es jeune, toi, et pas trop laid ; tu ne crains pas qu’il ne devienne jaloux de toi ?

— On peut se quitter le jour où on n’a plus confiance l’un dans l’autre. Je n’attendrais pas que le soupçon me menaçât d’un scandale ou seulement d’un outrage.

— Tu as envie d’accepter, je le vois.