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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/253

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par-dessus tout. Il était si charmant lui-même qu’il n’y avait pas lieu de s’en étonner.

Elle parla peu à dîner ; elle était fatiguée et se retira aussitôt après. Le couple devait repartir le lendemain de bonne heure pour Bagnères-de-Bigorre. Je crus devoir prendre congé, M. Brudnel me retint. — Permettez-moi, me dit-il, de causer encore un peu avec vous, docteur. J’ai quelques questions à vous adresser. Venez fumer un cigare avec moi sur le balcon.

Il me parla de sa santé. — Je ne me préoccupe pas de moi outre mesure, dit-il en m’offrant le meilleur cigare que j’eusse fumé de ma vie ; mais, quand je m’en occupe, c’est pour décider quelque chose et me conformer sérieusement à la décision prise. Est-ce pour causer ou est-ce avec réflexion que vous m’avez dit tantôt sur la montagne par quel régime je pouvais, sinon guérir, du moins me conserver ?

— C’est avec réflexion et par suite d’une conviction arrêtée.

— Alors vous êtes en complet désaccord avec mon médecin, et je vous donne raison parce que son régime me débilite, et qu’en faisant des efforts contraires à ses prescriptions je me suis toujours rétabli. C’était un jeune homme aimable et distingué que j’avais attaché à ma pauvre personne, et qui me suivait dans mes voyages. Nous nous sommes séparés par suite de ce désaccord. Je crois qu’il était las de cette vie errante, qu’il eût voulu me voir fixé dans une grande ville où il se fût fait une clientèle. C’était son droit, et pourtant je ne crois pas qu’il gagne au choix qu’il a fait. Il avait chez moi dix mille francs par an d’honoraires ; c’était une position pour un jeune homme, et il était libre de me quitter le jour qu’il voudrait.

— Vous pensez, repris-je, qu’il s’est trompé sur la nature des soins à vous donner ? Pourtant, avant de partager absolument votre opinion, il me faudrait vous connaître et vous examiner davantage, il me faudrait avant tout vous ausculter.

— Eh bien ! tout de suite, répondit-il vivement. Venez dans ma chambre.

Il résulta de mon examen, de ses réponses à toutes les questions que je dus lui adresser, qu’il était encore plein de ressources et pouvait vivre dix ans et plus sans infirmités provenant de sa constitution. J’approuvai la vie, non de voyages continuels, mais de locomotion fréquente et de déplacemens appropriés aux phases de son affection ; c’était une chose à étudier et où il pouvait être son propre médecin.

J’allais me retirer, il me retint encore. — Êtes-vous bien décidé, me dit-il, à être médecin des eaux ?

J’étais à peu près décidé à ne pas l’être, et je lui expliquai mes raisons.