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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/252

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et déçus. On trouvera peut-être que j’étais bien difficile pour un homme d’aussi mince condition. J’étais, en dépit des sermons de Vianne et de moi-même, un idéaliste porté par nature à regarder toujours au-delà du cadre de ma vision.

Et puis j’avais sous les yeux un point de comparaison, c’était le mari dont cette femme avait le droit de vanter la distinction. On sentait en lui l’aristocratie naturelle développée par la réflexion et la volonté. Elle aussi pourtant était née élégante, sa nature physique était de premier choix et devait repousser instinctivement tout ce qui était bas ou seulement grossier ; mais il n’y avait point une culture suffisante, ou bien l’intelligence avait manqué.

M. Brudnel, parvenu au sommet, contemplait le pays. Il faisait très beau, le temps était clair, et, comme c’était la première fois qu’il parcourait l’intérieur des Pyrénées, je pus lui détailler toutes les localités de l’admirable panorama déroulé autour de nous. Il n’était pas un creux, pas un relief que je n’eusse parcouru et dont je fusse embarrassé de résumer l’histoire géologique, la faune ou la flore. Bien que le gentleman se fût déjà renseigné sur mon compte, il n’en faisait rien paraître.

— Merci, docteur, me dit-il du ton le plus naturel, quand il eut épuisé le chapitre des questions ; vous êtes un guide précieux et que l’on est heureux de rencontrer. Le regret de vous quitter ici serait très vif pour nous ; ne pourriez-vous prolonger un peu notre plaisir en acceptant de dîner avec ma femme et moi, soit chez votre fermier, soit à Luz, où nous sommes descendus ? Choisissez, et dites-moi oui, ou vous me ferez beaucoup de peine.

Il parla ainsi avec une grâce parfaite, sans paraître ni surpris ni repentant de son erreur ; tout au contraire, il en prenait occasion de se réjouir, ce qui était infiniment plus aimable et plus spirituel que de s’en excuser.

J’acceptai le dîner à Luz, où j’avais affaire dans la soirée, et, craignant d’être indiscret en restant davantage, je voulus les quitter. Ils me retinrent, et je cédai. Nous descendîmes tous à pied. Mme Brudnel accepta de temps en temps mon bras, et nous eûmes quelques momens d’a parte où je cessai absolument d’être ému auprès d’elle. C’était décidément une personne aimable, bonne, désireuse de plaire et nullement coquette. Je remarquai qu’elle était aussi gracieuse avec ses porteurs qu’avec moi-même. La préoccupation ou plutôt l’entraînement continuel de son esprit semblait être une effusion de bienveillance. Elle avait de l’esprit naturel, ne cherchant pas à dissimuler son ignorance, questionnant et s’extasiant à propos de tout, une enfant curieuse, docile, excellente, adorable de soins et de grâce avec son vieux mari. Elle exhalait un parfum de candeur qui ne me permit pas de douter qu’elle l’aimât