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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/251

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— Fort peu. Il vivra longtemps.

— Que Dieu vous entende ! Pour cette bonne parole, et, pour sceller le pardon que vous nous accordez, donnez-moi la main.

Je reçus sa petite main dans la mienne avec émotion, et n’osai la serrer. — Allons donc, dit-elle, à l’anglaise ! Shake ! shake ! Vous savez l’anglais, je parie ! Moi, je ne l’apprendrai jamais ; c’est une langue affreuse. J’aime l’espagnol ; je l’ai appris très vite, mais au fond je n’aime que le français, la France et Paris !

— Vous y êtes née ?

— De parens pauvres, comme on dit, mon enfance a été bien humble ; plus tard, j’ai été riche et point heureuse. Sir Richard m’a aimée ; il a été ma providence. À présent je n’ai rien à désirer.

— Vous aviez été mariée une première fois ?

— Non. Pourquoi cette question ?

— Je croyais comprendre…

— Ah ! mon histoire serait trop longue et point amusante. Parlez-moi de vous. Allez-vous réellement vous établir ici ?

— Je n’en sais rien encore.

— N’allez-vous pas songer à vous marier ?

— C’est trop tôt.

— Vous n’êtes donc amoureux de personne ?

Cette brusque question me fit rougir comme un enfant, et je répondis que je n’avais point encore aimé.

— Pourquoi ça ? reprit-elle avec la même aisance que si elle eût questionné une jeune fille.

— Je n’ai pas eu le temps.

— Ah ! oui, le travail, le devoir ! Vous êtes un homme sérieux. M. Brudnel n’a pas eu une jeunesse aussi pure. Il paraît qu’il a été un des hommes les plus séduisans de son temps, et qu’à votre âge il avait déjà eu de brillantes aventures.

— Il vous les raconte ?

— Jamais. J’ai ouï dire ; mais de quoi est-ce que je vous parle ? Je suis une étourdie, moi. J’ai l’habitude de penser tout haut, mon éducation a été tardive, incomplète. C’est mon mari qui m’a civilisée avec une patience, une bonté d’ange.

La pente devenait trop raide, elle cessa de parler, bien qu’elle fût en veine d’expansion.

Je devins rêveur. J’éprouvais un grand attrait pour elle, je la trouvais naïve, bonne, d’une grâce irrésistible ; puis, par momens, elle me semblait dépourvue de tact et trop hardie avec moi. Il était bien possible que sir Richard eût fait en France ce qu’on appelle un mariage de garnison. Son âge l’avait rendu indulgent pour cette innocence dont il n’avait vu que le charme et pour ce manque d’éducation première qui se révélait à mes yeux tour à tour éblouis