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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/250

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Cher ami, lui dit-elle avec une grâce caressante, vous n’êtes pas bien aujourd’hui, vous ne marchez pas comme à l’ordinaire. Si vous refusez, ajouta-t-elle en baissant la voix, je croirai que vous ne m’aimez plus.

Il parut vaincu et céda. Les porteurs l’enlevèrent au pas de course ; il était mince et léger. En un instant, je me trouvai seul avec elle.

— À nous deux, maintenant, monsieur le docteur ! me dit-elle en prenant sans aucun embarras le bras que je lui offrais. Mes porteurs viennent de m’en dire de belles sur votre compte ! Vous êtes reçu médecin à vingt-quatre ans, ce qui est très joli, vous êtes d’une famille très honorable et très estimée, vous allez devenir l’associé du médecin des eaux de Saint-Sauveur, enfin vous êtes un homme distingué, et même un homme du monde quand il vous plaît de l’être. Et vous vous moquez des pauvres voyageurs, vous les trompez avec un costume d’emprunt, vous vous donnez pour un chasseur d’ours, tandis que vous êtes M. Laurent Bielsa, propriétaire de la jolie maison et du beau pâturage où nous nous sommes arrêtés tantôt ! Pourquoi cette comédie, je vous le demande, et quel plaisir trouvez-vous à rendre ridicules des gens que vous ne connaissez pas et qui ne vous ont jamais rien fait ?

Je lui répondis que je n’avais pas offert mes services, qu’on les avait réclamés sans me consulter, que je ne m’en prenais point à elle de la méprise, et que j’acceptais une leçon due à la rusticité de mes habits et de ma personne.

— Alors c’est à mon mari que vous en voulez ? Vous auriez grand tort ; il est un peu distrait, et il faut convenir que l’habitude de richesse porte un peu les Anglais à croire qu’avec de l’argent on peut commander à tout le monde comme au premier venu ; mais, si vous connaissiez sir Richard Brudnel, vous lui pardonneriez tout. C’est l’homme du monde le plus affable, le plus bienveillant, le plus doux, le meilleur qui existe ! Voyons, pardonnez-lui vite, ou bien, moi, je ne vous pardonnerai pas de m’avoir mystifiée.

— En quoi vous ai-je mystifiée ?

— Ah vraiment ! Combien d’ours avez-vous tués, beau chasseur à l’épieu ?

— Si vous aviez mieux questionné vos porteurs, ils vous auraient mieux renseignée. J’ai tué sept ours, dont vous avez pu voir le feston de griffes à la porte de mon auberge. Nous en avons régalé nos amis et nos pratiques, et j’ai partagé les primes avec mes camarades.

— Alors… je me rends, vous êtes un homme extraordinaire, et nous serons forcés de vous faire des excuses.

— J’accepte les vôtres, répondis-je gaîment. Quant à sir Richard, la paix est déjà faite ; je lui ai donné une consultation.

— Ah ! est-ce qu’il est malade ?